Du bruit au signal (et inversement)

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vendredi 10 juillet 2009

Web 2.0 contre Web sémantique : un point de vue philosophique

par Luciano Floridi
traduit de l'anglais par Patrick Peccatte

article original :
Web 2.0 vs. the Semantic Web: A Philosophical Assessment [format PDF]

Résumé
Cet article développe certaines des conclusions publiées dans Floridi (2007) concernant les futurs développements des Technologies de l'Information et de la Communication (TIC) et leur impact sur nos vies. Les deux principales thèses soutenues dans ce papier sont les suivantes : alors que la société de l'information se développe, la limite entre connecté et non connecté devient de plus en plus floue, et lorsqu'il n'existera plus de différence significative, nous allons progressivement nous re-conceptualiser nous-mêmes non pas comme des cyborgs, mais plutôt comme des inforgs, c'est-à-dire comme des organismes informationnels socialement connectés. Dans ce papier, j'examine le développement de ce qu'on appelle le Web sémantique et le Web 2.0 à partir de cette perspective et je tente de prévoir leur avenir. En ce qui concerne le Web sémantique, je soutiens qu'il s'agit d'un projet clair et bien défini, qui, en dépit de certains points de vue autorisés contraires, ne constitue pas une réalité prometteuse, et qu'il échouera probablement de la même manière que le projet de l'Intelligence Artificielle (IA) a échoué dans le passé. Concernant le Web 2.0, je soutiens que, même s'il est assez mal défini et qu'il lui manque une claire explication de sa nature et de sa portée, il a la capacité à devenir un succès (et en effet, c'est déjà un succès dans le cadre du nouveau phénomène du Cloud Computing), car il tire parti des seuls moteurs sémantiques disponibles à ce jour dans la nature, nous-mêmes. Je conclus en suggérant quelles autres modifications nous pourrions attendre dans le futur de notre environnement numérique.

Note. Je remercie le professeur Floridi pour m'avoir autorisé à traduire cet article. Pour le lecteur qui ne connaîtrait pas son travail, voici ce qu'en dit Wikipedia :
« Luciano Floridi (né en Rome en 1964) Laurea, Universita' di Roma La Sapienza, M.Phil. and Ph.D. Université de Warwick, M.A. Université d'Oxford) fellow, St Cross College, université d'Oxford, professeur associé de logique et d’épistémologie, département de philosophie, université de Bari. Floridi est un philosophe italien surtout connu comme l'un des plus importants théoriciens de la philosophie de l'information. »
Son blog est ici.

mardi 16 septembre 2008

Une plate-forme sociale pour la redocumentarisation d'un fonds iconographique (preprint)

Preprint de l'article qui sera publié pour la deuxième conférence
Document numérique et Société
les 17 et 18 novembre 2008 - CNAM-Paris - Amphi Abbé Grégoire.

Les usages de partage collaboratif du Web 2.0 ont permis l’apparition de nouveaux modes de traitement de l’information. Dans le domaine de la redocumentarisation de fonds photographiques, différentes pratiques sont apparues dont la plupart font appel aux usagers et témoignent du rapide renouvellement des acteurs documentaires ainsi que de la mutation des outils de traitement. L’article décrit, dans ce contexte de transformation profonde du champ documentaire, le retour d’expérience du projet PhotosNormandie.

Une plate-forme sociale pour la redocumentarisation d'un fonds iconographique (format PDF)

dimanche 30 mars 2008

Mise en scène de photos historiques - la "time machine" du Spiegel Online

Il y a quelque temps, le Spiegel Online a lancé un ambitieux portail collaboratif nommé einestages.de (un de ces jours) pour "collecter les témoignages de tout un chacun sur des sujets d'histoire contemporaine afin de constituer une mémoire nationale collective accessible à tous" (voir par ex. ici).
Le site a récemment mis en place une innovation afin de mieux naviguer dans un corpus de photos historiques, la Zeitmaschine (Time Machine) qui permet de naviguer visuellement dans une collection de photos.
Imaginez que vous voguiez dans une navette spatiale à travers l'univers: les années défilent, et des masses de photos relatives aux événements contemporains s'affichent. Techniquement, il s'agit d'une application Flash qui fonctionne plutôt bien si vous disposez d'un ordinateur rapide. Bien entendu, vous pouvez choisir la date ainsi que la vitesse de défilement des photos à l'aide de la molette de souris.
Quand on clique sur une photo intéressante, la Time Machine s'arrête et un bref descriptif de la photo sélectionnée s'affiche.
L'application est visuellement attrayante et ludique mais une photo ne suffit pas toujours pour plonger de manière significative l'utilisateur dans les événements contemporains.
L'intérêt de la Time Machine serait encore plus grand si quelques brèves informations étaient fournies sur un simple clic. Bien sûr, tout le monde veut maximiser la présentation des pages. Mais dans ce cas, je crains que l'application ne soit réduite à un gadget ludique et ne soit pas une source d'inspiration pour découvrir l'histoire contemporaine.

Adapté d'un billet de Martin Kohls sur Eye-blogger (the blog over visual journalism).

Commentaire:
Pour "mettre en scène" un corpus de photos historiques, il me semble qu'il serait intéressant d'associer ce genre de navigation temporelle à l'aide d'une échelle de temps et la géolocalisation des photos sur une carte (pour les images géolocalisables bien entendu). C'est l'idée que j'ai proposée à la fin de ma présentation Géolocalisation des images numériques fixes disponible sur Scribd, Slideshare et Issuu. Il s'agit de généraliser la géolocalisation en exploitant non plus seulement les coordonnées spatiales d'un lieu mais les coordonnées spatio-temporelles d'un événement. J'aimerai avoir le temps d'appliquer cette idée à la collection PhotosNormandie...

vendredi 7 mars 2008

La Une choisie par ordinateur / Digg bientôt racheté ?

The Economist commente aujourd'hui le résultat d'une étude de chercheurs de Hewlett-Packard en Californie, qui disent être parvenus à modéliser le choix de Une, qui jusqu'ici dépendait avant tout de l'instinct du rédacteur en chef. Le fameux "news judgment" cher aux anglo-saxons.
Nouveauté ou info qui plaît? Selon leur modèle, la meilleure stratégie est de savoir précisément à partir de quel moment, les gens sont fatigués d'une nouvelle information. Ils ont pour cela étudié le comportement de milliers de billets sur digg.com minute par minute. Des nouvelles qui ont ainsi dépassé 350 minutes (presque 6 heures) ne seront regardées que parce qu'elles sont populaires et non plus parce qu'elles sont fraîches.
A propos de Digg, selon TechCrunch, Google et Microsoft s'apprêteraient chacun à faire une offre de rachat autour de 200 à 220 mlns dls. Des entreprises de média seraient aussi sur les rangs.
.../...
Par Eric Scherer sur AFP-Mediawatch

vendredi 22 février 2008

Web 2.0 et propriété documentaire privée

Michel Roland a écrit récemment une série de billets à propos de la récupération difficile des métadonnées d'images sur Flickr: ici, , et encore .
Je considère pour ma part Flickr uniquement comme un outil permettant d'abord de publier et organiser des images et ensuite de les annoter collectivement. Un album moderne en quelque sorte. Un bel outil, certes, mais rien d'autre qu'un outil que l'on doit pouvoir abandonner pour un autre. Comme un album là encore qui deviendrait usé, fatigué et devrait être remplacé. Ce qui signifie, en poursuivant la comparaison, que les annotations de photos que je souhaite conserver ne doivent en aucun cas figurer sur l'album lui-même, mais au dos de mes photos. Seules les annotations que je juge sans intérêt (il y en a) peuvent être jetées avec l'album. Autrement dit, je dois gérer ce que je considère comme des métadonnées intéressantes en rédigeant une description éventuellement avec l'aide d'annotations éphémères; les métadonnées ainsi rédigées deviennent alors ma propriété documentaire privée, et elles doivent être totalement indépendantes de Flickr.
Pour prendre une autre analogie, Flickr est comparable à une banque à laquelle j'ai confié mes comptes; et bien sûr, j'attends de ce service que je puisse le quitter quand je veux pour un autre établissement en récupérant l'intégralité de mes comptes (images et légendes). C'est pourquoi je n'ai jamais bien compris les questions d'export de métadonnées ou de migration de photos légendées d'une plate-forme à une autre (Zooomr/Flickr par exemple dans ce billet). Une plate-forme qui ne me permet pas de disposer à tout moment de mes images accompagnées de leurs légendes n'a aucun intérêt. Poubelle.
C'est en ce sens que j'ai testé diverses plate-formes au moment du lancement de notre projet PhotosNormandie et que mon choix s'est porté sur Flickr.
Les raison précises sont les suivantes:
Flickr est capable de reconnaitre automatiquement certains champs des standards IPTC et XMP (les légendes "au dos" de mes images):
  • Object Name (n° 5) s'affiche en titre, en haut de l'image Flickr
  • Caption (n° 120) s'affiche comme description, sous l'image
  • Keywords (n° 25), City (n° 90), Province/State (n° 95), Country Name (n° 101) s'affichent comme tags à droite de l'image.
  • si l'image contient aussi des informations XMP, celles-ci sont utilisées en lieu et place des informations IPTC correspondantes, exceptées pour les mots-clés (n° 25) qui sont toujours affichés sur Flickr (i.e. les mots-clés XMP ne sont jamais utilisés par Flickr pour une raison qui m'est obscure).
Tout ceci est très simple en fait et nécessite juste de rédiger les légendes à l'aide d'un éditeur IPTC quelconque (il en existe des dizaines dont plusieurs gratuits), puis d'envoyer les images légendées sur Flickr. Pas un gramme d'API Flickr ou autre geekerie (pour le travail collaboratif sur PhotosNormandie j'ai effectivement un peu développé pour me simplifier le travail mais cela n'a rien à voir avec le principe d'appropriation des métadonnées que je viens d'évoquer).
Il existe d'autres solutions pour arriver à un résultat similaire comme celle de la Library of Congress qui maintient un lien entre ses photos sur Flickr et ses notices au format Marc (remarquez sur leurs photos le petit sous-menu “Afficher les tags de programmation” en dessous des tags habituels à droite de la photo).

Parmi les inconvénients de Flickr, qui éventuellement me feraient changer de plate-forme si je trouvais mieux, les plus importants sont:
  • le manque de stabilité des URL quand on remplace une image nouvellement légendée
  • l'"aplatissement" des champs distincts (mots-clés, ville, pays) dans le fourre-tout que sont les tags
  • la non récupération d'autres champs IPTC qu'il serait intéressant d'afficher
Je ne prétends pas que cet usage de Flickr soit représentatif; il correspond juste à ce que j'attends à peu près d'une telle plate-forme.
(Le titre de ce billet est un clin d'œil à celui de Jean-Michel Salaün, Web 2.0 : accumulation primitive du capital documentaire..?.)


jeudi 14 février 2008

Images de guerre, images de morts

Le projet PhotosNormandie que j'ai brièvement décrit dans un précédent billet a maintenant un peu plus d'un an, et nous commençons à bien connaitre les 2763 photos qui constituent cette collection en cours de redocumentarisation. Au delà de l'amélioration des légendes individuelles de chaque photo, il est intéressant d'examiner, comme pour tout travail documentaire, la collection dans son ensemble. Nous pensons que ces photos mériteraient ainsi d'être analysées globalement pour:

  • les mettre en relation entre elles ainsi qu'avec d'autres sources d'images; nous avons commencé à effectuer ce travail de construction de liens avec des photos de Robert Capa ou de brèves séquences de films (dont un film de George Stevens)
  • connaitre la répartition géographique des lieux figurés en corrélation avec la progression des différentes unités, combattantes ou non, de façon à constituer une sorte de "géolocalisation" historique
  • proposer une typologie des sujets frappés par la censure explicite sur un certain nombre de photos
  • repérer les mises en scènes manifestes
  • expliciter la place des femmes, des soldats noirs, des très jeunes soldats allemands, des civils, etc., qui figurent sur les photos

Il ne s'agit là que de quelques exemples d'un travail sur la globalité du corpus qui reste à effectuer et permettrait de déterminer les thématiques présentes, et par là, les critères, objectifs ou non, qui ont gouverné le choix de ces photos.
Nous proposons dans ce qui suit une première approche de l'ensemble de cette collection en examinant les "figurations de morts". Nous avons en effet remarqué, au cours des discussions sur l'amélioration des légendes, que les morts étaient représentés (ou non représentés...) très différemment selon qu'ils étaient américains, anglais (ou originaires du Commonwealth), allemands ou civils. L'article ci-dessous n'a d'autre ambition que de résumer et illustrer ces simples observations; il va de soi que ces remarques ne concernent que le corpus de photos en question et ne sauraient être étendues sans précautions à l'ensemble de la couverture photographique de la Seconde Guerre Mondiale, ou, a fortiori, à des images d'autres guerres.

Américains

Il existe plusieurs photos de morts américains dans la collection PhotosNormandie, mais aucune qui permette la reconnaissance des cadavres. En effet, « il existe depuis longtemps aux États-Unis un interdit de la représentation des cadavres américains. » (cf. référence 1 page 5).
En voici quelques exemples:

p000722.jpg
Réf. p000722  Carquebut, Manche
Le 17 juin, l'aumônier américain Francis L. Sampson de Sioux Falls (Dakota du Sud) du 326th Medical Company (101st US AB) bénit les corps des paras tués.
Chaque corps est enveloppé dans un parachute. Les voilures dorsales à 28 panneaux (8,53 m de diamètre) de T-5 étaient en nylon coloris camouflage ou blanc. Les voilures de ventral à 24 panneaux (6,70 m de diamètre) étaient toujours en nylon blanc.
En arrière plan des prisonniers allemands encadrés par des GI's sont alignées devant des tombes qu'ils viennent très certainement de creuser.
Un autre prêtre récite une prière, ce qui laisse supposer que les corps ont été bénis par les représentants de plusieurs religions. L' Army Chaplain Francis L. Sampson était catholique romain.
Voir la p011584 même scène
Pour aller plus loin : Army Chaplain Francis L. Sampson, sa bio:
www.usachcs.army.mil/TACarchive/ACTNG/Sampson.htm
Cette photo est présentée avec des localisations différentes : Carentan, Sainte Marie du Mont et Hiesville ; quant à la date soit le 7 soit le 17 juin.
www.qmfound.com/gravewwii.htm
Nous estimons, sous réserve, que cette photos et les p011584 et p013474 auraient pu être prises au cimetière provisoire de Blosville au S-E du carrefour des Forges , au nord du bourg, lieu de la LZ " W".
Lire ici un témoignage :
www.flickr.com/photos/mlq/2533683308/in/pool-autresphotos...

Quelques photos représentent des morts américains en plan resserré mais toujours sans que les visages soient visibles:
p011286.jpg
Réf. p011286  Fromentel, Orne
Deux soldats américains tués au carrefour de Fromentel
Deux soldats de la Third Armored Divison qui comme 90 autres GI's laisseront leur vie au cours des engagements de leur unité entre le 14 et le 19 août 1944 à Rânes et pour le contrôle du carrefour de Fromentel. Notez la disposition atypique de la pelle règlementaire et la modification des guêtres du soldat de gauche.
Sur le sol un fusil Springfield M1 Garand
www.arizonaresponsesystems.com/finish/m3cpgarand01.jpg
Au dessus l'intérieur d'un casque.

La photo suivante a été publiée aux USA et a choqué l'opinion, peut-être autant d'ailleurs à cause de la désinvolture du groupe de GI's visible à droite que par le cadavre du premier plan:
p012584.jpg
Réf. p012584  Omaha Beach, après le D-Day.
Omaha Beach, après le D-Day. Sur l'estran pied d'un obstacle de plage "rampe" en bois git le corps d'un GI qui n'a pas encore été ramassé, en arrière plan un groupe de GI's indifférents.
A côté deux fusils : M1-Garand et M 1903 " Springfield " posés croisés.
Cette photo est légendée ainsi sur plusieurs sites américains:
"Crossed rifles in the sand placed as a tribute to this fallen soldier."
Les fusils ne seraient donc pas jetés pêle-mêle mais croisés intentionnellement
pour rendre un hommage au soldat tombé. Hypothèse plausible mais que nous ne pouvons confirmer. Il peut tout aussi bien s'agir de la collecte de récupération d'armes abandonnées.
Sur la plage Dog White (Vierville-sur-Mer), vraisemblablement le 7 juin au matin à marée basse.
Ces obstacles étaient souvent minés avec des Tellerminen antichar, mais l'alternance des marées a empêché beaucoup d'entre elles de fonctionner.
pour aller plus loin : www.normandiememoire.com/2_histo1/histo1_p3_02_fr.htm#
C'est, paraît-il, à la vue de cette photo largement diffusée aux USA que les américains se sont émus et qu'une loi fut promulguée interdisant la publication de photos de cadavres dans les médias.
Lire ici un article "Les mythes et les réalités du "Zéro mort" (format Word):
www.frstrategie.org/barreFRS/publications/rd/Telechargeme...
Cette photo a néanmoins inspiré une sculpture, voir ici :
www.flickr.com/photos/mlq/2290966837/
Autre photo assez semblable, prise à Utah Beach :
www.flickr.com/photos/mlq/2295999724/
Le GI porte encore sa ceinture de flottaison, on ignore le lieu de sa mort, la mer a pu porter le corps flottant sur Dog White.
Le ramassage des corps par les soldats spécialisés a duré longtemps à
partir du 7 juin, il y en avait des centaines (environ 850 KIA) dispersés un peu partout, souvent loin des quelques lieux où les pertes avaient été les plus
fortes. Les jours suivants d'autres corps ont été restitués par la mer,
flottants avec leur brassière.
 
La photo qui suit, souvent reproduite avec un cadrage qui supprime le caméraman censuré à droite, prend un autre sens pensons-nous à la lecture de sa légende. Une analyse rapide conduit en effet à estimer que nous avons affaire à une mise en scène, photographiée et filmée, et que la censure a gommé le caméraman de façon à accentuer l'effet émotionnel du recueillement manifesté par ce couple de vieux Normands. Il n'est est rien. Nous savons que leur recueillement est spontané et profondément sincère malgré la présence des captations photographiques et cinématographiques:
p000713.jpg
Réf. p000713  Saint-Hilaire-Petitville, Manche
Cette photo est abondamment utilisée, pour exemple voir ici :
www.flickr.com/photos/mlq/2216800872/in/pool-autresphotos...
Grâce à l'arrière petit fils de ce couple, nous pouvons apporter des éléments inédits.
M. Adjutor Lecanu et son épouse Marie se recueillent sur la dépouille d'un soldat américain.
M. Lecanu tient un bouquet de fleurs à la main gauche et il se signe.
La scène se passe sur la route d'Isigny à Saint Hilaire Petitville, commune limitrophe de l'est de Carentan durant les combats soit entre le 9 et le 13 juin .
M. Lecanu était boucher-maquignon à Carentan.
Selon leur arrière petit fils : " ce n'est pas une mise en scène, ils se sont recueillis de façon spontanée. Mon arrière grand-père était un ancien combattant de la grande guerre, je pense que c'est un hommage aux combattants car il a été très éprouvé par sa propre expérience. "
La censure en recadrant la photo (effaçant le caméraman debout à droite avec sa caméra à la main) a voulu renforcer l'aspect émotionnel et effacer l'impression de mise en scène ou même de propagande.
Examen du corps du soldat:
-il repose sur le ventre face contre terre, porte son pantalon moutarde et par dessus son pantalon HBT imprégné anti vésicant, et un blouson M-41 mais pas de leggings.
-à quelques pas de là son ceinturon M-1936
-un tag (une étiquette) peut être médical est attaché à sa chaussure droite.
-le corps est recouvert du " cover, protective, individual " voir la photo p012376.
Les troupes qui ont combattu à Carentan sont la 101st US AB et la 2nd US AD. Vu ces chaussures : ce n'est pas un parachutiste, possible que cet homme soit de la 2nd AD, peut être même du 3/41st AIR (Armored Inf. Regt).
Cette scène a été filmée, voir ici:
www.flickr.com/photos/mlq/2369034186/in/pool-autresphotos...

Allemands

Il existe également plusieurs photos de morts allemands dans le corpus PhotosNormandie, mais l'interdit qui concerne les représentations de cadavres américains n'existe pas pour eux. Il s'agit bien, pour les photographes militaires américains, de représenter l'ennemi, l'autre, l'"alien". Les cadavres sont alors réifiés, les corps sont souvent photographiés de face, quelquefois reconnaissables, et parfois aussi dans des situations irrespectueuses et qui ne font pas honneur aux civils ou GI's qui les entourent.

p012371.jpg
Réf. p012371  Sainte-Mère-Église, Manche
Des parachutistes allemands (Fallschirmjägern) entassés morts dans la benne d'un camion.
Ils portent des tenues camouflées.
Voir la p012374 déchargement des corps par trois civils français.
A droite le cadavre d'un capitaine (Hauptmann) voir ici les pattes de col.
A gauche un para portant le grade de Flieger, voir ici :
On peut indiquer que le Fallshirmjager Regiment 6 du Major Friedrich August Freiheer von der Heydte reçoit le 6 juin vers 06H00 du LXXXIV AK l'ordre suivant :
" Le FJR. 6 va immédiatement nettoyer le secteur de Carentan puis attaquera les parachutistes adverses entre cette ville et Sainte-Mère-Église. Les troupes allemandes qui combattront dans le secteur du régiment lui seront rattachées "
Le régiment perd deux Hauptmann le 8 juin 1944 : le Hauptmann Bucher de la 3.Kompanie du I./ FJR 2 et le Hauptmann Hermann 5.Kompanie du II./ FJR 6.

Les pénibles corvées de ramassage et enterrement des morts allemands étaient souvent effectuées par des prisonniers sous la garde de soldats noirs:
p012861.jpg
Réf. p012861  Omaha, Calvados
Encadrés par des soldats noirs américains, des prisonniers allemands déchargent des cadavres depuis un camion GMC.
La scène se passe dans le second cimetière provisoire installé en été 1944 sur la falaise de Colleville-sur-mer à l'est du Ruquet.
Ce cimetière était un peu à l'Ouest du cimetière actuel, construit plusieurs années plus tard.
Sa construction a commencé dès le 11 juin et les corps y ont été transférés à partir du 20 juillet 1944 depuis le premier cimetière provisoire situé au pied de la falaise entre Vierville et Saint-Laurent sur Dog White.
Voir ici à la rubrique 8432 :
omahabeach.vierville.free.fr/
Pour ce cimetière, liste de la série voir : p011377.

Certaines photos pourtant dures nous touchent aussi par le mélange d'indécence et d'égard, comme celui semble-t-il manifesté par ce capitaine au regard interrogatif qui a ôté son casque:
p011628.jpg
Réf. p011628  Cherbourg, Manche
Le 27 juin 1944, le capitaine Earl J. Topley de Saint Paul (Minnesota), regarde le cadavre d'un soldat allemand en position assisse sur des marches devant un portail, celui-ci a été tué après qu'il ait abattu trois de ses GI's.
Référence livre : First US Army Album Mémorial, Heimdal, 2004.
Séquence filmée ici, timeline : 01 :00

La scène suivante où le corps mutilé du soldat allemand, dans une posture saugrenue, est observé par deux GI's, est assez représentative de la différence de traitement dans la représentation des victimes; elle est tout simplement inimaginable avec un corps de soldat allié.
p013077.jpg
Réf. p013077  Roncey, Manche
Photo prise près de Roncey, le 1 août après la reddition des Allemands encerclés dans la poche.
Des hommes de la 3rd Armored Division devant un Panzer; le cadavre d'un des hommes d'équipage s'est retrouvé suspendu sur le canon.
Le GI de droite porte le patch de la 3RD AD US et l'insigne peinte sur le côté gauche de son casque.
Le Panzer est un canon automoteur : Sturmgechütz III G " détruit alors qu'il tentait de sortir de la poche.
Le Stug a vu ses munitions exploser, le flanc gauche est ouvert, le blindage repose sur le sol derrière l'arbre. Le membre de l'équipage est peut être le radio qui a été projeté hors du blindé les deux jambes sectionnées.
En arrière plan une jeep.
A lire livre : La guerre des GI's de Georges Bernage et Georges Cadel paru chez Heimdal, 1994.

Cette photo est brutale de réalisme; il ne manque que le pot de cidre entre les civils et les militaires américains, qui sont tout sourire et sans un regard pour le cadavre à leur pied:
p012933.jpg
Réf. p012933  Colleville-sur-Mer, Calvados
Trois civils sympathisent avec des troupes américaines, un cadavre de soldat allemand à leurs pieds.
A gauche se tient un capitaine médecin d'une ESB d'Omaha (5th ou 6th) identifié par son casque, voir ici :
www.flickr.com/photos/mlq/2538454104/
et son brassard à Croix Rouge.
La photo a été prise à Colleville-sur-Mer, derrière l'église, dont on voit
le mur Est du cimetière à gauche, par un photographe de la 162nd ou 165th Signal Photo Company, peu après le 6 juin 1944.
L'insigne d'épaule du sous-officier à gauche (trait horizontal blanc à l'arrière du casque) a été censuré.
A droite du civil avec une casquette, le cameraman binôme du photographe.

Autre image brutale - déchargement de cadavres à la manière d'animaux à l'équarrissage...
p012374.jpg
Réf. p012374  Saint-Mère-Eglise, Manche
Trois civils requis déchargent d'un camion récupéré (camouflage allemand, voir les ridelles) des cadavres de soldats allemands (semelles cloutées).
Photo impressionnante de réalisme, voire de cruauté qui montre bien le ressentiment des Normands envers le " boche ".
Le long de la haie se tiennent trois GI's casqués.
De nombreux corps sont déjà au sol alignés le long d'une haie, des effets dispersés jonchent le sol, les corps ne sont pas recouverts (contrairement à ceux des américains de la p012372).
Voir la p012371 où on voit les cadavres dans le camion avant qu'ils soient jetés au sol à l'aide d'une corde.
Voir la p012372 même lieu avec des cadavres de soldats américains, Il semble bien que dans la même prairie les corps des deux camps aient été réunis afin de procéder à l'identification puis à l'inhumation.
Il y avait deux cimetières provisoires à Sainte-Mère-Eglise : un à l'emplacement actuel du terrain de sport (celui de la photo), le second route de Chef du Pont. Photo prise le 12 juin 1944, selon First US Army, Heimdal, 2004.

Nous avons pensé que le soldat embourbé de la photo qui suit était mort avant de découvrir une brève séquence de film où il est manifestement vivant. Il est possible que notre première impression ait été influencée inconsciemment par l'histoire tragique d'Omayra Sánchez, cette petit fille colombienne dont l'agonie avait été filmée en 1985 suscitant de nombreux débats sur les médias.
p012331.jpg
Réf. p012331  Quineville, Manche
Un soldat allemand tente de se dégager après avoir été enseveli par un bombardement.
Il est vivant, on peut le voir dans un film remuant faiblement la main droite
, voir ici la séquence, ici :
video.google.com/videoplay?docid=-8674943477028787846
en 22:15
Des scènes comme celles ci sont courantes après les bombardements alliés.
Quinéville était défendue par un groupement tactique improvisé: le Kampfgruppe Müller dont la composition était la suivante :
-III Abt. du Grenadier-Regiment 922 de la 243 ID
- I Abt. du Grenadier-Regiment 920 de la 243 ID
-III Abt, du (Fest.) Grenadier-Regiment 739 de la 709 ID
- Pionier-Bataillon 243 de la 243 ID
- Schweren Artllerie-Abteilung 456 et 457 du Artillerie Regiment 621 (mot.) Seidel. (avec 8 pièces de 122 mm et 16 pièces de 152 mm soviétiques)
-éléments du Flak Regiment 30
-les batteries de Nebelwerfer du Stellung Werfer Regiment 101 du Major Rasner.
Ce sont les soldats du 39th Inf. Regt de la 9th US ID, commandée par le Major General Manton Sprague Eddy, qui libéra la ville le 14 juin 1944.
Voir ici, un reportage photographique sur un mur antichar de 500 m de long devant le Wn 106 à Quinéville.
atlantikwall.superforum.fr/les-defenses-de-plage-f13/500-...

Anglais ou originaires du Commonwealth, victimes civiles

La collection PhotosNormandie ne comporte à notre connaissance aucune photo de morts anglais ou originaires du Commonwealth (Canada, etc.) ni de photos de victimes civiles.
Pourtant, « on déplora au total 20 000 morts parmi la population civile (dont 14 000 pour la seule Basse-Normandie), soit plus qu’il n’y eut de soldats britanniques ou canadiens (16 000 morts) tués pendant la bataille et autant que les pertes américaines (21 000 morts). » (cf. références 2 & 3).
Nous savons par ailleurs que les photographes du Signal Corps, qui ont réalisé les photos américaines présentées sur PhotosNormandie, travaillaient la plupart du temps avec des cinéastes; et nous connaissons des films tournés par ces cinéastes qui montrent le ramassage des victimes civiles. Il existe aussi quelques rares photos de morts civils prises par les photographes militaires américains. Nous en avons ainsi repéré une, prise à Saint-Sauveur-le-Vicomte (Manche), où un parachutiste de la 82nd US Airborne extrait une petite fille morte de ruines. Cette photo ne fait pas partie de PhotosNormandie, ce qui ne peut guère s'expliquer que par une omission délibérée lors du choix des photos par le Conseil Régional de Basse-Normandie à l'origine du projet. Il existe par contre dans PhotosNormandie quelques photos de civils blessés, en général légèrement, ce qui tendrait à montrer là encore une manière d'auto-censure dans le choix effectué.

Les morts civils ne sont pas sur les photos mais dans les légendes.
Les victimes civiles apparaissent en effet de manière indirecte dans les légendes de certaines photos, comme dans les deux exemples que nous présentons ci-dessous:
p013326.jpg
Réf. p013326  Cherbourg, Manche
Fraternisation d'une civile parmi un groupe d'américains de la 79th ID sur le seuil d'une maison.
Photo prise le 26 juin 1944 par Weintraub.
La légende américaine de la photo précise que la famille de la jeune femme a été tuée par les Allemands.

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Réf. p011073  Rots, Calvados
Charlotte Coustenoble, réfugiée de Rots dont le père a été tué quand les Canadiens ont pris la ville, distrait les troupes avec son violon.

Animaux

Les animaux morts, victimes de la guerre, sont également représentés dans PhotosNormandie.
Pour la dernière photo présentée ici, elle aussi très crue, la légende d'origine qui figure sur le site Archives Normandie 1939-1945 mérite d'être mentionnée:
« Bataille de Normandie : été 1944 : A l'angle d'une rue, des civils récupèrent ce qu'ils peuvent d'une cargaison répandue sur les pavés, à proximité d'un tombereau. ».
Je ne sais comment interpréter cette légende manifestement fausse: volonté de ne pas choquer peut-être.
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Réf. p013092  Saint-Quentin, Aisne
A l'angle des rues d'Isle et Anatole-de-la-Forge à Saint-Quentin, des civils dépècent un cheval complètement éventré. A droite un homme un couteau à la main donne un morceau de viande à une femme âgée avec son filet.
Cette photo a dû être prise le 3 septembre 1944, le lendemain de la libération de Saint-Quentin par le 110th IR de la 28th US ID en fin de soirée le 2 septembre.
Nous avons pu localiser cette photo grâce à un témoin qui se rappelle avoir vu cette scène.
Voir ici en 2008 :
www.flickr.com/photos/mlq/2639371874/
voir la p013091 même endroit en plan plus large.


La très grande majorité des photos de PhotosNormandie sont d'origine américaines (2546 sur 2763 photos). De nombreux aspects de la Bataille de Normandie sont représentés, y compris dans ce que la guerre comporte de représentations obligées des opérations de terrain, des chefs politiques et militaires, des déploiements d'unités et matériels de toutes sortes, mais aussi de souffrances, de destructions, d'exodes, etc. Si l'on s'en tient à la figuration des morts par contre, on observe un déséquilibre total qui renvoie des corps anonymes américains à des corps allemands quasiment animalisés et chosifiés. A cela s'ajoute le fait que nombre de morts "indécents" n'ont pas été photographiés, que ce soit à cause de leur caractère horrible (cas de l'écrasement de la poche de Falaise-Chambois) ou en raison du secret qui entourait alors certains événements qui n'ont d'ailleurs peut-être pas été filmés ou photographiés; on peut citer, concernant ce dernier cas de "silence photographique", les pertes liées aux tirs amis (friendly fires), en particulier en juillet 1944 près de Saint-Lô lors de l'opération Cobra, ou encore les premiers essais de napalm qui eurent lieu à cette époque à l'île de Cézembre en baie de Saint-Malo et à côté de Coutances.

Il reste néanmoins, malgré ces observations et le caractère évidemment limité de la collection PhotosNormandie, que celle-ci nous semble remarquable et digne d'intérêt tant sur le plan historique que photographique; en cela, les photographes militaires de l'époque étaient certes des témoins subjectifs, mais peut-être guère plus que les modernes "embedded journalists" qui couvrent les guerres modernes. Leur témoignage est simplement humain.

J'ai hésité longtemps à rédiger ce billet dont le sujet pourra étonner.
Si je reviens sur la collection PhotosNormandie à l'avenir, j'essaierai d'être plus "léger", promis...

Crédit des photos
"Conseil Régional de Basse-Normandie / National Archives USA" et "Conseil Régional de Basse-Normandie / Archives Nationales du CANADA"
Lire les conditions d'utilisation sur le site Archives Normandie 1939-1945.

Je remercie tous les participants du projet PhotosNormandie pour la qualité de leurs recherches et de leurs interventions.

Références et notes

  1. Les mythes et les réalités du "zéro mort" : comparaison franco-américaine (format Word) par Pascale Combelles-Siegel et François Géré, décembre 2001, Ministère de la défense / Délégation aux affaires stratégiques.
    Il convient de préciser qu'il existe des photos de soldats américains dont le visage est reconnaissable ou en tout cas visible. Mais ces photos ne furent jamais publiées à notre connaissance. On a ainsi retrouvé tout récemment la photo du correspondant de guerre Ernie Pyle peu de temps après sa mort sur l'île de Shima le 18 avril 1945; son visage est visible.
  2. Les victime civiles sur le site NormandieMemoire
  3. Mémorial 1944 des Victimes Civiles - Centre de Recherche d'Histoire Quantitative (C.R.H.Q.) - Université de Caen
  4. La fonction émotive de l’image : Faut-il tout montrer ? par Cédric Baxa et Annick Lefevre, s.l., s.d.
  5. La Fabrique des images contemporaines, sous la direction de Christian Delage, textes de Christian Delage, Vincent Guigueno et André Gunthert, Editions du Cercle d'art, 2007. En particulier "Le débarquement de 1944 par Capa (1944), Darryl Zanuck (1962) et Steven Spielberg (1998)"

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