Revoir Capa
Par Patrick Peccatte le jeudi 17 décembre 2009, 16:28 - documentation - Lien permanent
Résumé : Plusieurs collections de photos sur la Seconde Guerre Mondiale sont accessibles sur le Web. Elles permettent de comparer des images parfois mal décrites avec celles réalisées par Robert Capa. Ce travail de mise en relation est un exemple de redocumentarisation sur Internet de certains fonds iconographiques. Dans le cas illustré ici, il conduit à proposer deux identifications : une photo où figure le célèbre photographe et une autre probablement prise par lui.
Attention : Nouvelle version de ce billet sur Culture Visuelle (24 avril 2010)
Le travail documentaire sur les images historiques ne consiste pas seulement à rédiger de nouvelles descriptions, plus précises et complètes, ou à attribuer de nouveaux mots-clés. La diversité des sources disponibles sur le Web permet dorénavant de rapprocher significativement différents corpus qui étaient auparavant isolés, parfois mal connus, et dont les images sont souvent médiocrement décrites. La mise en relation grâce à Internet d'images éparpillées dans de multiples collections devient ainsi un élément essentiel d'une valorisation nouvelle des fonds iconographiques historiques. En particulier, les images animées (films) et les images fixes (photos) peuvent désormais être appréhendées comme des entités similaires. Ces deux types d'images étaient traditionnellement documentées indépendamment car la pratique archivistique traitait séparément les deux médias, en grande partie en raison des contraintes techniques des supports de restitution respectifs - l'écran de projection et le papier. Numérisées, toutes les images appartiennent à une même classe et peuvent donc être décrites avec les mêmes méthodes et techniques. Mais au delà de cette nouveauté, la plasticité du Web permet maintenant de construire de véritables objets documentaires inédits qui s'affranchissent des lourdeurs traditionnelles inhérentes à la distinction de support. Une part importante du travail de redocumentarisation iconographique consiste ainsi à proposer une vue nouvelle et créative sur des corpus fragmentés. Toutefois, si cette caractéristique est effectivement totalement renouvelée avec les outils actuels (et devrait l'être encore plus avec le Web des données), elle n'est pas si nouvelle sur le fond. Comme l'écrivait en effet Suzanne Briet dès 1951, "la documentation, lorsqu'elle est intimement liée à la vie d'une équipe de travailleurs, ou scientifiques, ou érudits [...] peut dans certains cas aboutir à une création véritable, par juxtaposition, sélection, et comparaison de documents auxiliaires. La documentation est alors interdocumentaire".
Le Web permet donc de reconfigurer des collections d'images de manière créative, de les défragmenter et ensuite de les réinterpréter. Cependant, il n'est pas toujours évident de mettre en évidence cette possibilité autrement que par une liste de liens peu expressive. Il n'existe pas à ma connaissance de dispositifs ouverts qui permettent tout à la fois de décrire les images (fixes ou animées) à l'aide d'un jeu de métadonnées substantiel, de les agréger pour former de nouveaux objets, de constituer des enveloppes documentaires sur ces agrégats, et enfin de travailler de façon collaborative (sur les images isolées ou sur les agrégats). Tout cela sans téléchargement centralisé. Il est vrai que l'utilisation de techniques informatiques hétéroclites pour désigner les ressources, autrement dit l'absence d'un mécanisme d'identification des objets numériques qui soit normé et stable dans le temps, constitue un problème crucial qui empêche d'emblée la réalisation d'un tel dispositif. Il s'agit là d'ailleurs de l'un des obstacles les plus importants à l'émergence d'un véritable web documentaire ouvert. Ce billet a donc pour but d'illustrer la recomposition documentaire évoquée, la défragmentation d'ensembles d'images dispersées qui possèdent des liens forts mais souvent fort mal connus. Ceci, sur une collection emblématique : la centaine de photos prises par Robert Capa lors de la bataille de Normandie. L'objectif ici est en quelque sorte de proposer une visualisation d'un processus de liaison inter-collections et inter-médias qui ne prend tout son sens qu'avec un véritable travail de recherche documentaire et historique sur les images ainsi rapprochées, une redocumentarisation - ce qui est l'objet du projet PhotosNormandie. Le rapprochement visuel proposé ici est explicite, mais il n'est sans doute pas inutile d'expliquer les origines diverses des images en question de façon à comprendre pourquoi elles peuvent parfois être semblables.
Pour ce qui est du côté américain, on doit distinguer les images des correspondants de presse - qui devaient êtres accrédités par l'armée - et celles réalisées par les services de l'armée. La plupart des photographes correspondants de presse appartenaient aux agences Associated Press, Acme Newspictures, International News Photos, et au magazine Life qui disposait de 21 photographes dont Margaret Bourke-White et Robert Capa. Mais il n'y avait aucune exclusivité et toutes les photos étaient versées à un pool. Ce qui explique sans doute pour une part que l'on retrouve parfois dans certaines collections des photos de Capa différemment créditées (voir ci-dessous). Pour les événements de Normandie, 12 photographes d'agences et 6 photographes de Life étaient accrédités, et pour la première vague du débarquement on sait quel concours de circonstances a conduit à ce qu'il subsiste seulement 11 photos de Capa ; on remarquera au passage que si les photos de Capa sont les seules de la première vague prises sur la plage, il en existe quelques autres réalisées par d'autres photographes depuis les bâtiments de débarquement. Presque toutes les photos de ces correspondants sont actuellement dispersées dans différentes agences (Magnum pour Capa). Quelques rares photos ne sont disponibles que dans les collections de journaux ou de magazines où elles furent publiées. De nombreuses images d'agences furent transmises aux journaux par radio et certaines d'ailleurs ne semblent connues que sous la forme de l'épreuve de réception.
En ce qui concerne les services spécialisés de l'armée américaine, les cinéastes et photographes qui suivaient les opérations terrestres dépendaient de l'Army Pictorial Service qui était rattaché au Signal Corps réorganisé en 1942 à la suite de l'engagement des États-Unis dans la guerre. L'US Navy et l'Army Air Force avaient aussi leurs propres services photographiques. Le magazine Yank, the Army Weekly et le journal Stars and Stripes disposaient aussi de quelques photographes. Tous ces services étaient organisés par des professionnels. L'APS par exemple était supervisé par Darryl F. Zanuck et Frank Capra, celui de l'US Navy était dirigé par Edward Steichen et comptait dans ses rangs Morris Engel. Les cinéastes John Huston et George Stevens ont aussi appartenu au Signal Corps. Ce dernier a d'ailleurs filmé Capa et Hemingway au Mont-Saint-Michel (voir ici, désolé pour la bande sonore...). Chaque compagnie photographique du Signal Corps comprenait 12 sections mobiles (combat unit) - chacune composée de 2 cameramen et de 2 photographes - et 2 sections de journaux filmés, moins mobiles et donc moins proches du front. Durant toute la Seconde Guerre Mondiale, les cinéastes et photographes américains des combat units du Signal Corps produisirent plus de 1300 films et 500 000 photographies. Pour la seule bataille de Normandie, on dénombre plusieurs milliers de photos et plus de 200 films. Ces équipes formées d'un photographe et d'un caméraman - accompagnés d'un chauffeur et d'un secrétaire - opéraient la plupart du temps simultanément sur le terrain, filmant et photographiant ensemble les mêmes événements. Sur certains événements importants, ils étaient aussi accompagnés par les correspondants de presse. Il n'est donc pas étonnant que les images fixes et animées produites par ces différentes sources - presse ou militaire - peuvent quelquefois être rapprochées et s'éclairer mutuellement.
Un dernier mot enfin à propos des descriptions. Afin de ne pas alourdir l'aspect visuel de nos associations, les photos proposées sont accompagnées de légendes minimales. On se reportera aux sites respectifs pour lire les descriptions d'origine. Le repérage de différentes strates de légendes est en soi un sujet intéressant et dont l'étude appartient également au nouveau traitement documentaire des collections numérisées disponibles sur Internet. Un seul exemple suffira ici :

Copyright ROBERT CAPA © 2001 By Cornell Capa/Magnum - Image Reference PAR179755
Légende moderne sur l'agence Magnum : Manche. Cherbourg. June 26th, 1944. German soldiers surrender to American troops.
Légende sur Life, publiée le 10 juillet 1944 : German carries white flag at head of a little column of surrendering troops. Americans at right, armed with carabines, wait cautiously in doorways until Germans come closer.
Légende de l'Agence Acme Newspictures (photo transmise le 1 juillet 1944) : Nazis Show Their Colors. France - Defenders of a pillbox guarding a street in Cherbourg, German soldiers surrender, waving a white flag, after being knocked out of their position by Allied tank fire. Soldiers in doorway of building at right keep guns on the ready on the look out for any escape moves. Nazis carry their own wounded as they move dejectedly in defeat with their destination prison compounds. Credit: ACME-WP.
On remarquera que cette dernière légende ne crédite pas Robert Capa mais l'agence ACME-WP (wiredphoto). Ce cas se présente aussi parfois pour des images où la confusion des transmissions ne peut expliquer l'absence de crédit, surtout pour un photographe aussi connu (voir cette photo prise à Omaha et la n° 8302 sur Beeldbank WO2). Par ailleurs, on observe l'usage du terme "Nazi", habituel à cette époque pour qualifier tous les soldats allemands, et la dilution d'informations - pourtant déjà assez chiches - lors de la publication de la photo puis dans sa description moderne. Bien entendu, le travail d'identification précis du lieu (rue), des unités américaines et allemandes représentées et la description du contexte de l'événement restent à effectuer.
Les associations de photos sont réparties en six exemples classés chronologiquement du 12 juin au 31 juillet 1944. La photo de "référence" de Capa figure en tête de chaque exemple. Les collections mentionnées sont : The Allison Collection, British Pathe, Corbis, Getty Images, Magnum Photos, Médiathèque de la Défense (ECPA-D), National Archives USA (National Archives and Records Administration), Nederlands Instituut voor Oorlogsdocumentatie, Time-Life, Yank Magazine The Army Weekly.
Exemple 1
- 12 juin 1944
Copyright ROBERT CAPA © 2001 By Cornell Capa/Magnum - Image
Reference NYC35061
Cérémonie religieuse à Vierville-sur-Mer (Calvados)

Conseil Régional de Basse-Normandie / National Archives USA - PhotosNormandie Image Reference p012196
Copyright ROBERT CAPA © 2001 By Cornell Capa/Magnum - Image Reference PAR77876
Conseil Régional de
Basse-Normandie / National Archives USA - PhotosNormandie Image Reference
p012156
Capa apparaît également dans ce film en arrière-plan en train de photographier comme il est mentionné dans le documentaire de Patrick Jeudy Robert Capa l'homme qui voulait croire en sa légende.
Exemple 2 - 12 juin 1944
Copyright ROBERT CAPA © 2001 By Cornell Capa/Magnum - Image Reference
PAR77911
Visite du haut commandement américain.

© Time Inc. - Photo Life par Frank Scherschel

Conseil Régional de Basse-Normandie / National Archives USA - PhotosNormandie Image Reference p012947
Exemple 3 - 16 juin 1944
Copyright ROBERT CAPA © 2001
By Cornell Capa/Magnum - Image Reference PAR78012
Saint-Sauveur-le-Vicomte (Manche), le Lt-Col. Benjamin
Vandervoort
(interprété par John Wayne dans le film Le Jour le plus long)
Nederlands Instituut voor
Oorlogsdocumentatie - Image
Reference 8170 sur Beeldbank WO2
Conseil Régional de Basse-Normandie / National
Archives USA - PhotosNormandie Image Reference p013283
Identification 1
L'équipe de PhotosNormandie propose l'hypothèse selon laquelle la seconde photo
de Vandervoort (celle de Beeldbank WO2) a également été prise par
Robert Capa à quelques secondes d'intervalles de la première (celle de
Magnum). Elles ont en effet été réalisées exactement sous le même
angle. À l'appui de cette hypothèse, on remarquera que d'autres photos de
Capa prises le même jour dans ce même village sont également référencées
sur certains fonds sans qu'elles lui soient
attribuées : par exemple celle-ci sur Getty
Images, ou celle-là sur
Beeldbank WO2 (n° 8676). Il est donc
possible que les photos réalisées le 16 juin 1944 à Saint-Sauveur-le-Vicomte
aient été dispersées et que certaines d'entre elles se soit retrouvées non
créditées (comparez aussi celle-ci
et la n° 8499 sur Beeldbank
WO2 qui est peut-être de Capa elle aussi).
Identification 2
Au début de l'année 2008, Claude
Demeester de l'équipe de
PhotosNormandie a identifié, en bas
à droite de la troisième photo, Robert Capa en train de changer le film de son appareil - voir
l'agrandissement ci-dessous :

Exemple 4 - 27 juin 1944
Copyright ROBERT CAPA © 2001 By Cornell Capa/Magnum - Image
Reference PAR143401
Prisonniers allemands à Cherbourg.
Life du 10 juillet 1944
page 32, photo de Robert Capa ou Robert Landry
Yank Magazine The
Army Weekly - 18 Aug
1944
Hulton Archive / Getty Images - Image
Reference 3134867
Popperfoto / Getty Images - Image
Reference 78952880
Nederlands
Instituut voor Oorlogsdocumentatie - Image Reference 8662 sur
Beeldbank WO2
©
Hulton-Deutsch Collection/CORBIS - Image Reference
HU030833
Film américain disponible sur British Pathe -
timecode 3:48
Exemple 5 - 27 juin 1944
Copyright ROBERT CAPA © 2001
By Cornell Capa/Magnum - Image Reference PAR78194
Allocution du maire de Cherbourg entouré de
généraux américains.
Conseil Régional de Basse-Normandie / National
Archives USA - PhotosNormandie Image Reference p001253
Exemple 6 - 31 juillet 1944
Copyright ROBERT CAPA © 2001 By Cornell
Capa/Magnum - Image Reference PAR150907
Un MP américain fouille un
Waffen SS à Notre-Dame-de-Cenilly (Manche)
Copyright ROBERT CAPA © 2001 By Cornell
Capa/Magnum - Image Reference PAR28876
The
Allison Collection - Image reference 77.09.653
Je remercie les participants de PhotosNormandie pour leur aide lors de la rédaction de ce billet.
Références
- BRIET Suzanne, Qu'est-ce que la documentation ? (mis en ligne par Laurent Martinet), Paris : Édit, 1951
- CAPA Robert (Auteur), WHELAN Richard (Préface), CAPA Cornell (Préface), CHAINE Catherine (Traduction), Juste un peu flou - Slightly out of focus, Paris : Delpire, 2003
- JEUDY Patrick (Réalisateur), Robert Capa, l'homme qui voulait croire à sa légende, film documentaire sur DVD, 2006
- JONES Marla, Photographers document wartime Army, Army Communicator, United States Army Signal Center, Fort Gordon, GA, 2008
- MORRIS John G., The Magnificent Eleven: The D-Day Photographs of Robert Capa, 1998
- SOUDER Jeff, The Army Pictorial Service's films as information-operations tool in World War II, Army Communicator, United States Army Signal Center, Fort Gordon, GA, 2008
- Collection Life années 1940 sur Google Books
- Site Slightly out of focus
Commentaires
Merci patrick, et merci aux participants de PhotosNormandie.
Ton "Tout cela sans téléchargement centralisé." est sûrement très ambitieux ! Pour la production je rêve d'outils de fouille / cartographie à la portée de tout un chacun ....
Pour la visualisation, peut être que le diaporama (habituel en photo) serait plus approprié ? J'ai l'impression que cette liste (haut bas) est plus difficile. (le dossier que j'avais constitué sur McCord - moins fouillé, visait le même objectif : des rapprochements entre objets représentant le même évènement de sources différentes. Mais tout cela se fait manuellement pour l'instant... A suivre. Dalb
Tu as raison, mon souhait de disposer d'un outil "sans téléchargement centralisé" est ambitieux. Mais c'est bien ce dont on a besoin pour décloisonner ces ensembles de documents. Au préalable, il serait déjà nécessaire que les documents des collections accessibles sur Internet soient décrits correctement (ce qui est loin d'être le cas pour les photos mentionnées dans ce billet) et surtout que l'on puisse les désigner avec un mécanisme stable comme je l'indiquais.
L'encyclopédie fotopedia <http://www.fotopedia.com/> est intéressante à suivre même si son objet et les techniques qu'elle utilise sont différents : les utilisateurs créent des dossiers en assemblant des photos (provenant essentiellement de Flickr) et des articles de Wikipedia.
Pour la visualisation, je suis d'accord qu'une liste haut/bas n'est pas idéale, mais je voulais aussi donner quelques explications au préalable. D'où le format billet de blog.
Merci pour ton signalement sur McCord.