Histoire-géo, Terminale S, et Culture
Par Patrick Peccatte le mardi 8 décembre 2009, 18:06 - histoire - Lien permanent
Je soutiens le mouvement actuel contre le projet de réforme qui vise à rendre l'histoire-géographie optionnelle en terminale scientifique (*). Néanmoins, certains propos qui portent le débat sur le terrain de la culture sont proprement caricaturaux. Brigitte Imbert-Vier, professeur de philosophie, déclare ainsi : « Quand on aura fait des petits ingénieurs stupides et sans culture, on aura gagné. » (Public-Sénat le 7/12/2009, en 17:55). En un raccourci stupéfiant, les disciplines littéraires et les sciences humaines sont identifiées à « la culture » tandis que les disciplines scientifiques sont réduites à leur fonction utilitariste, tout juste bonnes à former des ingénieurs (un peu crétins comme il se doit) et éventuellement je suppose d'autres acteurs irréfléchis et dociles mais adaptés au monde technique moderne. Je pensais que l'on avait dépassé depuis longtemps le stade des stéréotypes en ce qui concerne ces deux continents, le "littéraire" et le "scientifique", irrémédiablement opposés, voire hostiles. Mais non. Le conditionnement pédagogique et culturel ressurgit. L’école et l’environnement social vous estampillent pour la vie avec l’une ou l’autre de ces deux catégories dont l'une forme le citoyen et ouvre à la culture tandis que l'autre "est utile" et point barre. Le temps passe et les clichés demeurent. Évidemment, cela n'est pas du goût de certains scientifiques comme David Madore qui vient de publier un billet intitulé Sauvons l'histoire-géo… mais pas la physique ? dans lequel il s'élève contre le mépris de nos intellectuels envers les matières scientifiques qui seraient utilitaristes et « feraient moins partie de la culture générale la plus élémentaire ». Cette annexion de la culture par une partie de nos intellectuels montre de fait qu'ils sont incapables de concevoir les sciences et techniques comme partie intégrante de celle-ci. Et c'est navrant. Nous sommes dans une époque où le développement des digital humanities impose de rompre totalement avec cette conception hémiplégique de l’enseignement, voir par exemple le compte-rendu du symposium L’histoire contemporaine à l’ère digitale.
L'interdisciplinarité et le travail quotidien avec des ingénieurs et techniciens sont devenus indispensables dans un nombre de plus en plus importants de recherches en histoire et en géographie. Dénier aux sciences et techniques leur place au sein de la culture générale et mépriser les ingénieurs ne constituent certainement pas le meilleur argument pour convaincre les scientifiques de la nécessité d'un enseignement d'histoire-géo en Terminale S. Je préfère de beaucoup celui de Boris Cyrulnik : « Si l'on diminue notre aptitude à raisonner en termes historiques, on va diminuer notre aptitude à la morale, c'est-à-dire cette aptitude qui consiste à se décentrer de soi, de sa culture, pour se représenter le monde mental d'un autre. » (France 2 le 7/12/2009, en 1:10).
(*) Non à la suppression de l’histoire-géo en terminale S, par Jacques Sapir, sur culturevisuelle.org
Commentaires
Je tiens à souligner qu'il y a aussi des littéraires qui non seulement n'ont aucun mépris, mais beaucoup d'admiration pour les matières scientifiques, qui font bien entendu partie de notre culture.
Par ailleurs, dans l'état actuel des ressources déclinantes de l'educ nat, n'importe quelle réforme ne peut être que mauvaise.
Tu fais partie de ces intéressés qui mentionne, à juste titre, les Digital Humanities comme évolution logique et pertinente aux sciences humaines (ou "Humanities" devrais-je plutôt dire...). C'est rare ! ;-)
@André: bien sûr et j'ose espérer qu'il s'agit de la majorité des littéraires. C'était juste un billet d'humeur provoqué par certaines âneries entendues à propos de ce débat.
@Simon: aucun mérite, il suffit d'observer le monde pour s'apercevoir qu'Internet impacte tout.