PhotosNormandie est un projet collaboratif portant sur 2763 photos historiques. Le projet est actif depuis janvier 2007 et a pour but d'améliorer la description documentaire des photos en utilisant les possibilités de la plate-forme de partage Flickr. Nous avons complété et corrigé au total plus de 4500 légendes. Ce nombre plus élevé que celui des photos s'explique parce que certaines légendes ont été corrigées plusieurs fois.

Tout visiteur peut proposer ses corrections en écrivant un commentaire sous une photo. Au total, une soixantaine de participants différents ont apporté de très nombreuses informations intéressantes retenues pour l'amélioration des légendes. Cependant, une dizaine d'intervenants seulement participent régulièrement au projet. Une discussion peut s'établir entre les divers participants dans la suite des commentaires d'une photo. La validation des informations recueillies est effectuée collectivement par l'ensemble des participants, puis une nouvelle description est rédigée quand la discussion est terminée. Nous avons observé peu de désaccords lors des échanges, et lorsqu'un désaccord survient, généralement sur le choix d'un terme, un consensus est trouvé rapidement. Toutes les descriptions nouvelles sont écrites par un seul rédacteur (Michel Le Querrec) à partir des informations recueillies dans une discussion ou sur d'autres sources.
Ce bref exposé du processus de redocumentarisation mis en œuvre montre que les conditions de validation et de légitimation dans notre projet ne peuvent en aucune manière être comparées à celles de Wikipedia ou à la circulation des informations sur Twitter pour lesquels on invoque habituellement l'intelligence collective (ou plus exactement l'intelligence du grand nombre) qui permet d'identifier et de corriger rapidement les erreurs. Ce dernier modèle n'est pas celui de PhotosNormandie où les contenus sont rédigés par une seule personne à partir d'informations fournies par un faible nombre d'intervenants ou collectées sur d'autres sources.

Deux objectifs principaux, totalement liés, ont été poursuivis lors du lancement du projet : faire connaître ces photos en les exposant sur une plate-forme très populaire et facile d'accès, et obtenir grâce à cette nouvelle visibilité des informations permettant d'améliorer leurs légendes. Le projet devait être attractif à la fois pour les visiteurs curieux de cette période historique mais qui n'ont pas de commentaire particulier à exprimer sur les photos et pour les passionnés qui peuvent apporter des informations. PhotosNormandie n'est donc pas un projet confidentiel et réservé à des spécialistes. Il est ouvert à tous et hébergé sur une plate-forme bien connue et indexée par les principaux moteurs de recherche d'images comme Google Image Search. Il s'inscrit dans ce web public qui se nourrit des contenus générés par les usagers et fait apparaître de ce fait de nouvelles pratiques des amateurs.

Tout le monde peut donc proposer des commentaires sur une photo. Il n'est pas besoin d'être historien de formation. Ce n'est pas néanmoins une sorte d'auto-régulation spontanée et inorganisée qui permet de faire émerger les contributions intéressantes. Comment sont validées et légitimées les informations dans le projet PhotosNormandie puisque n'importe quel utilisateur de Flickr peut y proposer des corrections ? Tout d'abord, nous surveillons plusieurs fois par jour le flux RSS des commentaires postés par les utilisateurs et qui est généré automatiquement par Flickr. Très rarement, nous supprimons des commentaires déplacés ; c'est arrivé quelquefois en deux années et demi d'activité, par exemple lorsque nous avons constaté des textes injurieux concernant des photos de soldats allemands. PhotosNormandie n'est pas touché par le vandalisme ni par des contributeurs qui chercheraient à mettre le projet à l'épreuve.
Peu après le lancement en 2007, nous avons aussi supprimé quelques commentaires qui n'apportaient pas d'information (du genre "Amazing !", "Great !", etc.). Nous conservons maintenant ces commentaires non informatifs car à l'usage nous avons constaté qu'ils sont suffisamment rares pour ne pas perturber le travail documentaire (ils sont certainement intéressants du point de vue sociologique comme témoignages de la réaction du public à ces photos, mais ce n'est pas là le but que nous poursuivons). Pour faciliter le suivi, nous avons créé un groupe Discussions sur PhotosNormandie qui donne une vue d'ensemble sur les photos où une discussion est en cours. Ce groupe est alimenté à partir du flux RSS en question ; la consultation d'un groupe Flickr est en effet plus simple pour les utilisateurs qui ne maîtrisent pas la technique des flux RSS. Là encore, il s'agit de rendre visible au plus grand nombre les photos sur lesquelles un travail est en cours.

Les commentaires écrits par les divers intervenants ne sont pas conservés puisque le processus que nous observons lors d'une mise à jour conduit à effacer une photo pour la renvoyer à nouveau sur Flickr avec une autre description, et donc à perdre la discussion ayant conduit à cette nouvelle description. Nous avons jugé cet inconvénient mineur dans la plupart des cas, mais pour certaines photos, nous aurions souhaité conservé la discussion ayant conduit à une nouvelle légende. C'est le prix à payer pour demeurer totalement indépendant de l'outil collaboratif qu'est Flickr tout en l'utilisant de façon extrêmement simple.

On peut distinguer à côté de la production directe une seconde strate dans l'organisation du travail. Elle est constituée par les contributions indirectes apportées par les utilisateurs des forums qui forment une sorte de réseau de second niveau qu'il est indispensable d'activer dans ce genre de projet. En effet, les passionnés ont souvent déjà mis en place des moyens de partage de leurs informations et peuvent être réticents à en utiliser un nouveau (à cause de la nécessité de créer un compte, de l'apprentissage, etc.). Il est important d'aller chercher là où ils sont déjà les experts capables de participer, mais aussi de collecter des informations en participant aux forums spécialisés déjà existants sur le débarquement de Normandie, le mur de l'Atlantique ou d'autres sujets précis. Avec le temps, le projet a donc réussi à créer une petite communauté en sollicitant les habitués de certains forums.

La dizaine de participants réguliers connaissent bien l'histoire de la bataille de Normandie et possèdent de nombreux ouvrages ou revues de référence sur le sujet. Ils sont d'ailleurs pour la plupart originaires de Normandie et ont aussi une bonne connaissance locale et familiale de ces événements. Nous comptons parmi eux des archivistes et documentalistes, mais, à notre connaissance, pas d'historiens professionnels. Ce sont des amateurs passionnés qui ont développé une compétence souvent très pointue sur tel ou tel aspect du sujet. L'un des intérêts du projet est en effet de faire appel à des spécialistes aux compétences complémentaires. C'est ainsi qu'un participant régulier est un expert sur les diverses unités combattantes de l'époque tandis qu'un autre possède une excellente connaissance de l'aviation durant la Seconde Guerre mondiale. Nous avons aussi obtenu de nombreuses informations précieuses de la part d'un spécialiste des vues aériennes, plusieurs intervenants nous ont aidé sur le mur de l'Atlantique, et un collectionneur de cartes postales anciennes a identifié de nombreuses localisations. Peu d'historiens professionnels possèdent ces diverses connaissances à ce degré de détail, conjuguées qui plus est à la connaissance des lieux où se sont déroulés ces événements. De plus, ils n'ont probablement pas le temps d'effectuer des recherches aussi minutieuses, qui, de fait, relèvent probablement plus de la mémoire locale de ces événements que du travail universitaire proprement dit. On ne doit pas oublier en effet que le projet PhotosNormandie a obtenu des résultats parce que les photos en ligne relèvent d’un patrimoine local et relativement récent. Il va s'en dire cependant que les historiens qui souhaitent participer au projet sont les bienvenus.

En fait, ce "noyau"  de participants réguliers fonctionne un peu comme un comité éditorial informel, un collectif qui valide ou non les informations proposées. Les critères de validation d'une information sont simples bien qu'ils ne soient pas toujours explicites. Si une information provient d'une source publiée, on doit citer cette source. Dans le cas contraire, il est nécessaire de produire des éléments visuels (observation de la photo, autres photos similaires, films, plans, cartes, etc.) ou bien d'autres arguments provenant de sources publiées, de témoignages directs ou indirects. Enfin, les informations plausibles mais non certaines doivent toujours être mentionnées comme des hypothèses dans le corps de la description.
Voici quelques exemples de cette méthodologie que nous essayons de respecter :

  • nous mentionnons le maximum d'informations intéressantes, significatives et vérifiables repérées grâce à l'observation attentive d'une photo : topographie et lieux reconnaissables, noms des personnes, marquages des matériels, insignes des personnels, etc. Le corpus initial comportait par exemple de nombreuses erreurs d'identification d'unités qu'une simple observation permet de rétablir (voir par exemple la légende de la photo p013077 comparée à la légende d'origine sur Archives Normandie 1939-1945) ;
  • de nombreuses photos ont été publiées dans des livres (p013437), articles de revues (p011846) ou sites webs (p012922). Nous essayons alors de collecter et compiler les différentes informations en mentionnant toujours nos sources ;
  • les hypothèses formulées à partir de l'examen d'une ou de plusieurs photos sont mentionnées comme telles (p013245) ;
  • pour l'identification des unités, l'un des participants au projet dispose d'une multitude de « livres des opérations » de différentes unités américaines détaillant les mouvements à l'échelon des bataillons sur le théâtre des opérations ; les identifications proposées à partir de ces archives doivent être conformes aux marquages des matériels ainsi qu'aux insignes et patches des personnels lorsqu'il sont visibles sur les photos ; s'ils ne sont pas visibles, nous le mentionnons explicitement (p013409) ;
  • les photos américaines possèdent au verso des légendes tapées à la machine à écrire. Lorsque nous obtenons une telle légende, ce qui est malheureusement rare, nous fournissons un lien vers un scan du verso de la photo (p000009) et nous complétons la légende avec nos propres informations souvent plus précises ;
  • l'identification des lieux constitue une part importante du travail. Un collectionneur de cartes postales anciennes participant au projet a ainsi identifié de nombreuses localisations (p004632). Nous avons aussi identifié plusieurs photos qui n'ont pas été prises en Normandie comme la p013091 (Saint-Quentin dans l'Aisne) ou la p013035 (Rome). Enfin, un groupe intitulé D'hier à aujourd'hui, qui met en relation des photos de la collection PhotosNormandie avec des photos récentes prises aux mêmes endroits, permet de mieux connaître ces localisations et de comprendre leur évolution dans le temps ;
  • pour ces identifications de lieux, les outils du Web tels que Google Earth, Géoportail ou Google Masp Street View sont également indispensables. Nous avons également utilisé la recherche d'images par similarité avec le logiciel TinEye de la société Idée qui nous a permis d'identifier des scènes ou des personnages (p013390). Ces exemples montrent que la dimension collaborative permise par la plate-forme Flickr et par les forums spécialisés n'est pas la seule à prendre en compte ; un projet de redocumentarisation doit aussi convoquer tous les outils du Web permettant la recherche et la mise en relation de données très diverses ;
  • le repérage d'autres photos similaires prises au même endroit et durant la même période aide également à l'identification et constitue une partie importante du travail de redocumentarisation qui doit aller au delà de la rédaction de descriptions purement textuelles. Nous donnons ainsi des liens vers plusieurs photos de la collection Life Magazine (p011606) ou des photos prises par Robert Capa (rechercher sur son nom), en particulier la p013283 où nous avons découvert le célèbre photographe en train de changer la pellicule de son appareil ;
  • de même, comme les photographes américains du Signal Corps étaient la plupart du temps accompagnés par des cameramen, nous recherchons des films tournés en même temps que les photos étaient prises. Nous en avons retrouvé certains sur Youtube (p013292), Dailymotion (p012877), le site de l'Institut National de l'Audiovisuel (p012331), etc. ;
  • l'une des déceptions concernant ce projet est que nous n'obtenons que très peu d'informations directes de la part de témoins de cette époque parce qu'ils deviennent malheureusement de plus en plus rares et sont généralement peu familiers avec le Web. Nous avons néanmoins obtenu quelques témoignages directs (p012405).

Cette liste pourrait être complétée.
Ajoutons enfin que le fonctionnement sous forme de collectif informel contrôlant les nouvelles informations proposées permet au projet d'être probablement assez résistant aux fakes, aux informations fabriquées (cette robustesse face à la désinformation est parfois considérée comme un critère permettant de juger la qualité des contenus générés par les utilisateurs).

On l'aura compris, nous défendons ici l'idée que le travail collectif effectué par les participants au projet tient sa légitimité de la qualité et de la vérifiabilité des résultats obtenus. Il est d'ailleurs très facile de comparer nos légendes avec celles qui figurent sur le site d'origine Archives Normandie 1939-1945 qui renferme de nombreuses erreurs souvent grossières.

Ce projet, comme tout travail documentaire, est inachevé et perfectible. Nous défendons aussi l'idée que tout travail de redocumentarisation est un work in progress, que les métadonnées en particulier ne doivent pas être conçues comme des fiches documentaires statiques mais sont des contenus à part entière qui évoluent selon la dynamique collaborative mise en place et les nouveaux outils ou techniques qui apparaissent. En ce sens, nous estimons que le défaut d'autorité de référence que l'on a pu lui reprocher n'invalide pas un projet conduit par des amateurs passionnés et compétents, organisés collectivement, et qui sont plus soucieux de produire des contenus de qualité que de gloser indéfiniment sur leur légitimité ; à preuve, nos légendes sont maintenant reprises dans certains ouvrages spécialisés.

Liens et biblio

Articles Wikipedia : contenu généré par les utilisateurs, crowdsourcing, journalisme citoyen, critiques de Wikipedia, intelligence collectivecommons-based peer production

Laurence Allard, Séminaire « Politiques et technologies de l’amateur » (novembre 2008-juin 2009),  

Paul Frijters and Malathi Velamuri (2009), Is the Internet Bad News? The Online News Era and the Market for High-Quality News, 2009

Jeff Howe, The Rise of Crowdsourcing, June 2006

Andrew Keen, Le culte de l'amateur : Comment Internet tue notre culture, Scali, 2008
Compte-rendu dans la revue Books par Michiko Kakutani, Numero 7 - Juillet-Août 2009 (paru dans le New York Times, le 29 juin 2007)

Charles Leadbeater & Paul Miller, The Pro-Am Revolution, 2004

Mathieu O'Neil, Wikipédia ou la fin de l’expertise ?, Le Monde diplomatique, avril 2009

Gloria Origgi, Sagesse en réseaux : la passion d’évaluer, septembre 2008

Serge Proulx, L'intelligence du grand nombre : la puissance d'agir des contributeurs sur Internet - limites et possibilités, 7ème colloque international du chapitre français de l’ISKO : Intelligence collective et organisation des connaissances, Lyon, 24 juin 2009

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