Première observation: les deux désinences (-eur et -ieur) ne possèdent pas tout à fait la même richesse de significations.

Photographeur est pratiquement toujours utilisé avec le sens de “photographe” et souvent précédé de l'article indéfini “le” pour former une entité précise, le photographeur.
Il est employé ainsi dans un projet de bande dessinée.
Le terme désigne la plupart du temps un photographe amateur et peut d'ailleurs être compris comme une abréviation implicite de ces deux mots.
Il existe aussi un site web photographeur.com qui propose des cours et stages de photographie - il est à l'origine de la majorité des occurrences du terme lors d'une recherche.

Bien que moins représenté, photographieur possède une plus grande variété de significations.
Il apparaît dès 1903 dans la revue « Mois scientifique et industriel » et désigne un accessoire de photographie.

On le retrouve avec un tout autre sens une centaine d'années plus tard dans l'article
Les portraits ramollis de Jean Tardieu par Pol Bury, par Frédérique Martin-Scherrer
(in "Portraits de l'écrivain contemporain", textes réunis par Roger-Yves Roche et Jean-François Louette, éd. Champ-Vallon, 2003):

« Le rapport entre photographieur et photographié repose d'ordinaire sur la relation actif/passif, voire agresseur/agressé ». (op.cit. p. 142)

Ce lien entre le photographieur et le photographié est évoqué sous une forme plus sereine et sensuelle dans le livre:
Le bateau sous le figuier, par Michelle Labbé, l'Harmattan, 2006, p. 279:

« On les regarde des années après ces photographies, et, passé un longs moment, viennent, c'est vrai, parfois, pas toujours, l'aspect de la chair, l'odeur subtile des corps et le lien d'alors, presque indicible, entre le photographieur et le photographié, tendresse folle qui veut arrêter le temps dans le rond de l'objectif. »

Le mot est aussi employé dans un sens réflexif, quand le photographe est lui-même photographié en train de prendre une photo, voir par exemple ici ou .
Cet emploi rappelle bien sûr le célèbre “arroseur arrosé” et renvoie également au mot “voyeur”.
Le suffixe commun à arroseur, voyeur et photograph(i)eur explique probablement une partie de cette proximité sémantique: voir ici, et encore .

On retrouve aussi cet usage, avec cette fois le couple photographeur/photographié, lorsque l'ombre du photographe apparaît sur la photo: ici.

Le participe présent substantivé, le photographiant, s'emploie aussi parfois dans ce sens dialectique, en opposition avec le photographié, mais avec une connotation plus neutre, apparemment moins en rapport avec le “voyeurisme” (l'absence sans doute du suffixe -eur), voir ici et .

Autres significations:

Sur ce mode péjoratif mais dans un autre domaine, les termes similaires dérivés de musicien sont peu attestés; on recense tout au plus une dizaine de musiceur et à peine 100 musiqueur sur Google. Il existe par contre plus de musiqueux et musicots qui ont par ailleurs l'honneur des dictionnaires.

On peut aussi rapprocher, dans le domaine littéraire, notre photographieur et les mots faiseur et rimailleur, qui sont clairement dépréciatifs, ainsi que littérateur qui par contre n'a pas toujours un sens péjoratif aussi marqué.

Pour retourner à l'image, Robert Musil a créé l'hapax picturateur qui donne son titre à l'un des textes de son recueil Œuvres pré-posthumes (*):

« Quand on a subi plusieurs années durant l'obligation de fréquenter les expositions de peinture, on ne peut qu'en venir un jour ou l'autre à inventer le mot “picturateur”, qui est à peintre ce qu'est littérateur à écrivain. » (p. 84).

Pour Musil cependant, le picturateur n'est pas un peintre médiocre, et le terme n'est pas entièrement péjoratif. Son analyse est plus subtile. Très sensible à la technique, il reconnait au picturateur un savoir faire que tout le monde ne possède pas:

« Je n'attaque pas les picturateurs: ils font du travail honnête, ils ont du talent, ils sont d'ordinaire, pris à part, des individualités. Mais la statistique de la production nivelle tout cela. » (p. 85).

Musil qualifie donc ainsi les peintres qui “vivent de quelques idées picturales fondamentales” (p. 84) sans être des défricheurs, des initiateurs. Pour lui, les véritables peintres et écrivains semblent toujours appartenir au passé ou à l'avenir (p. 87); les littérateurs et picturateurs sont eux dans le présent, dans la copie et l'imitation.

C'est un peu de ce sens musilien extrêmement exigeant que l'on retrouve, diffus, dans un certain nombre d'usages courants du terme photographieur, que l'on pourrait alors définir comme un photographe possédant une bonne technique mais qui demeure prévisible et peu surprenant.


(*) Robert Musil, Œuvres pré-posthumes, 1936
traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet. Editions du Seuil, 1965.