Photograph(i)eur
Par Patrick Peccatte le dimanche 19 octobre 2008, 18:11 - linguistique - Lien permanent
Google dénombre plus de 3500 occurrences du terme photographeur et
près de 800 de photographeuse. Les variantes photographieur/photographieuse apparaissent environ
1900 fois. Si l'on ajoute les formes au pluriel, ces mots pourtant absents des
dictionnaires habituels semblent donc bien posséder un véritable contenu
et méritent que l'on s'y intéresse.
Ce billet propose une première exploration rapide de ces néologismes, sans
aucune prétention à l'exhaustivité. Il ne s'agit pas là d'un véritable travail
linguistique mais de quelques remarques sur l'usage de ces termes.
Première observation: les deux désinences (-eur et -ieur) ne possèdent pas tout à fait la même richesse de significations.
Photographeur est
pratiquement toujours utilisé avec le sens de “photographe” et souvent précédé
de l'article indéfini “le” pour former une entité précise, le photographeur.
Il est employé ainsi dans un projet de bande
dessinée.
Le terme désigne la plupart du temps un photographe amateur et peut d'ailleurs
être compris comme une abréviation implicite de ces deux mots.
Il existe aussi un site web photographeur.com qui propose des
cours et stages de photographie - il est à l'origine de la majorité des
occurrences du terme lors d'une recherche.
Bien que moins représenté, photographieur possède une plus grande
variété de significations.
Il apparaît dès 1903 dans la revue « Mois scientifique et industriel » et
désigne un
accessoire de photographie.
On le retrouve avec un tout autre sens une centaine d'années plus tard dans
l'article
Les portraits ramollis de Jean Tardieu par Pol Bury, par Frédérique
Martin-Scherrer
(in "Portraits de l'écrivain contemporain", textes réunis par Roger-Yves Roche
et Jean-François Louette, éd. Champ-Vallon, 2003):
« Le rapport entre photographieur et photographié repose d'ordinaire sur la relation actif/passif, voire agresseur/agressé ». (op.cit. p. 142)
Ce lien entre le photographieur et le photographié est évoqué
sous une forme plus sereine et sensuelle dans le livre:
Le bateau sous le figuier, par Michelle Labbé, l'Harmattan, 2006, p.
279:
« On les regarde des années après ces photographies, et, passé un longs moment, viennent, c'est vrai, parfois, pas toujours, l'aspect de la chair, l'odeur subtile des corps et le lien d'alors, presque indicible, entre le photographieur et le photographié, tendresse folle qui veut arrêter le temps dans le rond de l'objectif. »
Le mot est aussi employé dans un sens réflexif, quand le photographe est
lui-même photographié en train de prendre une photo, voir par exemple ici ou
là.
Cet emploi rappelle bien sûr le célèbre “arroseur arrosé” et renvoie également
au mot “voyeur”.
Le suffixe commun à arroseur, voyeur et photograph(i)eur explique probablement une
partie de cette proximité sémantique: voir ici,
là
et encore là.
On retrouve aussi cet usage, avec cette fois le couple photographeur/photographié, lorsque l'ombre du photographe apparaît sur la photo: ici.
Le participe présent substantivé, le photographiant, s'emploie aussi parfois dans ce sens dialectique, en opposition avec le photographié, mais avec une connotation plus neutre, apparemment moins en rapport avec le “voyeurisme” (l'absence sans doute du suffixe -eur), voir ici et là.
Autres significations:
- Photographieur de chanteurs, photographieur de groupes
- Sous forme d'adjectif, par exemple le public photographieur
- Dans une formule de style, ici:
« spectateur, encourageur, photographieur, donc quand même quelque part un peu acteur » - Un néologisme avec guillemets, rapproché de "fabriqueur"
- Le même avec une définition:
« Se dit "photographieur" celui qui ne se prend pas pour un photographe. » - Un néologisme assumé, sans guillemet: ici, ici, et là
- Des pseudos:
photographieur ou photographieur fou
acteur & photographieur & photoshoppeur - Un appareil photo
- Un mot d'enfant
- Et enfin divers emplois ouvertement péjoratifs:
le congénère photographieur
photographieur de noces
photographieur de merde
(Notons pour terminer que le mot photographieux est également attesté)
Sur ce mode péjoratif mais dans un autre domaine, les termes similaires dérivés de musicien sont peu attestés; on recense tout au plus une dizaine de musiceur et à peine 100 musiqueur sur Google. Il existe par contre plus de musiqueux et musicots qui ont par ailleurs l'honneur des dictionnaires.
On peut aussi rapprocher, dans le domaine littéraire, notre photographieur et les mots faiseur et rimailleur, qui sont clairement dépréciatifs, ainsi que littérateur qui par contre n'a pas toujours un sens péjoratif aussi marqué.
Pour retourner à l'image, Robert Musil a créé l'hapax picturateur qui donne son titre à l'un des textes de son recueil Œuvres pré-posthumes (*):
« Quand on a subi plusieurs années durant l'obligation de fréquenter les expositions de peinture, on ne peut qu'en venir un jour ou l'autre à inventer le mot “picturateur”, qui est à peintre ce qu'est littérateur à écrivain. » (p. 84).
Pour Musil cependant, le picturateur n'est pas un peintre médiocre, et le terme n'est pas entièrement péjoratif. Son analyse est plus subtile. Très sensible à la technique, il reconnait au picturateur un savoir faire que tout le monde ne possède pas:
« Je n'attaque pas les picturateurs: ils font du travail honnête, ils ont du talent, ils sont d'ordinaire, pris à part, des individualités. Mais la statistique de la production nivelle tout cela. » (p. 85).
Musil qualifie donc ainsi les peintres qui “vivent de quelques idées picturales fondamentales” (p. 84) sans être des défricheurs, des initiateurs. Pour lui, les véritables peintres et écrivains semblent toujours appartenir au passé ou à l'avenir (p. 87); les littérateurs et picturateurs sont eux dans le présent, dans la copie et l'imitation.
C'est un peu de ce sens musilien extrêmement exigeant que l'on retrouve, diffus, dans un certain nombre d'usages courants du terme photographieur, que l'on pourrait alors définir comme un photographe possédant une bonne technique mais qui demeure prévisible et peu surprenant.
(*) Robert Musil, Œuvres pré-posthumes, 1936
traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet. Editions du Seuil, 1965.
Commentaires
Pour Musil cependant, le picturateur n'est pas un peintre médiocre, et le terme n'est pas entièrement péjoratif.