Le film de Brian de Palma, Redacted, est sorti en 2008 avec des affiches différentes selon les pays (voir sur Cinemovies). En Angleterre, en Espagne et aux États-Unis, elles reproduisent des communiqués, des rapports d'action revus et corrigés, allusion aux représentations révisées (redacted) de la guerre d'Irak par les médias selon le réalisateur.
L'affiche française par contre est différente; elle figure un fusil dont le canon est enfoncé en terre et surmonté d'un casque :

Crédit: TFM Distribution

Wikipedia mentionne que cette pratique - nommée Fallen Soldier Battle Cross - qui consiste à honorer un soldat mort au combat avec un fusil muni de sa baïonnette, fiché en terre et surmonté d'un casque, remonte au moins à la Guerre de Sécession (1861–1865). Cependant, aucune source historique n'est citée par l'encyclopédie en ligne.

La plus ancienne représentation dont nous disposions remonte à la Première Guerre Mondiale :

Battlefield Grave
A French soldier's grave, marked by his rifle and helmet, on the battlefield of Verdun.

Crédit: Photo by Hulton Archive/Getty Images

Voir aussi cette autre tombe, où le casque est tombé dans la neige :

La tombe du soldat de deuxième classe Albert Victor Leslie, 27e Bataillon (Australie- Méridionale), de Jamestown, Australie- Méridionale, tué lors de combats le 2 septembre 1918, au cimetière communal de Péronne, France, février 1919. [AWM J00063]

Crédit: Australians on the Western Front 1914–1918

Dans ce second cas, le fusil vient doubler la croix.

La combinaison de la croix, du casque et du fusil ne semble pas toujours bien fixée, comme il apparaît dans la photo suivante où le fusil est absent et seul le casque surmonte la croix :

Autriche, 1939. Tombes de soldats allemands inconnus.
Credit : Historypics

Cette pratique a parfois été observée par les Américains et les Canadiens durant la Seconde Guerre Mondiale pour marquer l'endroit où un soldat était tombé. Plus rarement, elle figurait une sorte de croix improvisée disposée sur une tombe probablement provisoire ou hâtive. C'est ainsi que le cinéaste Terrence Malick l'utilise dans son film The Thin Red Line (la Ligne Rouge, 1998) qui se déroule durant la bataille de Guadalcanal en 1942 (merci à Claude Estèbe qui m'a signalé cette scène) :

Crédit: The Thin Red Line, Terrence Malick, 1998

On retrouve cette représentation dans le film Windtalkers (Les Messagers du vent, 2002) de John Woo, également dans le contexte de la Guerre du Pacifique, ainsi que dans le film A bridge too far (Un pont trop loin, 1977) de Richard Attenborough qui retrace l'opération Market Garden, lorsque Kate ter Horst traverse son jardin où des soldats britanniques sont enterrés.

L'emblème a également été utilisé durant la Seconde Guerre sur des publicités américaines pour l'un des War Bonds, les emprunts lancés par l'État afin que l'épargne privée soutienne l'effort de guerre. On notera qu'une gourde est accrochée au fusil :

(date inconnue) Crédit : Yonderful, the wierd and wonderful picture blog

Un motif semblable figure sur une publicité Camels de la même époque. Le fusil n'est cependant pas surmonté du casque et un bandage blanc lui est accroché. Le symbole est ainsi moins choquant, atténué, et signifie, comme le précise la légende, le signalement d'un soldat blessé appelant un médecin militaire :

(date inconnue) Crédit : Yonderful, the wierd and wonderful picture blog

Ces images renvoient à une photo de la collection PhotosNormandie :

Crédit: Conseil Régional de Basse-Normandie / National Archives USA

Réf. p012614 probablement Omaha, Cricqueville-en-Bessin, Pointe du Hoc, Calvados
Secteur Charlie, le champ de bataille est jonché de petit matériel de guerre. Au premier plan une caisse à bandes de mitrailleuse et à droite un chargeur circulaire (type " camembert "). Au centre de la photo une Vickers K-Gun qui se dresse plantée en terre par le canon, coiffée du casque d'un Rangers américain dont il semble marquer la tombe provisoire.
Pourquoi une arme britannique à cet endroit ?
Le 6 juin pour l'assaut de la pointe du Hoc, 4 Dukw étaient équipés d'échelles (empruntées au London Fire Department), avec au sommet un affût spécial pour 2 Vickers-K-gun (et non de Lewis comme beaucoup le disent), voir ici.
Un Dukw est prévu pour Dog, Easy et Fox Co chaque compagnie fournira le personnel pour " son Dukw " sauf le dernier dont l'équipage provient de toutes les unités.
Lancés depuis le LCT(5) 413, seul 3 DUKW seront "opérationnels" mais ne pourront s'approcher suite aux cratères et à l'affaissement d'une partie de la falaise, toutefois au moins un courageux Ranger le Sgt W Stivison grimpera sous le feu allemand pour utiliser les Vickers contre l'ennemi.
Devant la Pointe du Hoc l'un d'entre eux le N°2 de la E Co est coulé par les tirs des armes légères et 20mm allemands à 06h40, malgré 3 blessés dont un grave (l'équipage complet d'un DUKW "échelle" comprend: un chauffeur, un opérateur d'échelle, un tireur, 4 hommes) ils seront tous secourus.
Serait-ce une de ces armes démontées quelques heures plus tard depuis un des DUKW ?
Date et lieu exact inconnus. Compte tenu des objets présents (arme anglaise et casque de Rangers) la Pointe du Hoc est la localisation la plus vraisemblable, le secteur du Wn 73 ayant été moins visité et photographié.
Montage réalisé par le photographe ou tombe provisoire ?

Une photographie du magazine Life prise à Carentan représente une croix doublée par le fusil surmonté du casque :
Crédit : Life hosted by Google (voir aussi sur Getty Images)
Cross erected by French civilians w. note reading: MORT POUR LA FRANCE (Died for France), in front of soldier's military grave marker of rifle topped by his helmet; in memory of American soldier who died during crusade to liberate France from Nazis.
Location: Carentan, France
Date taken: June 17, 1944
Photographer: Himes
Le fusil surmonté d'un casque n'était donc plus à cette époque un substitut de croix marquant une tombe provisoire.
L'historien Anthony Beevor mentionne cette pratique en deux occasions dans son ouvrage D-Day et la bataille de Normandie (trad. de l'anglais par Jean-François Sené, Raymond Clarinard et Isabelle Taudière, Calmann-Lévy, 2009) :
« [À propos du parachutage de la 82nd US AB le 5 juin] Quand on trouvait un parachutiste blessé, on lui donnait de la morphine et on signalait sa position aux infirmiers en plantant son fusil la baïonnette dans le sol, le casque sur la crosse. » p. 78.
« [Le 26 juin] Les Écossais de la 15ème division progressèrent rapidement. Quand leurs camarades touchés s'écroulaient dans les blés vert pâle, les soldats identifiaient leur position afin que les brancardiers puissent les repérer. Ils fichaient en terre le fusil du blessé, baïonnette au canon, et plaçaient son casque sur la crosse. Ces indicateurs, remarqua un observateur, ressemblaient "à d'étranges champignons surgissant au hasard dans les blés" ». p. 254.
Le Visitor Center du Normandy American Cemetery and Memorial de Colleville-sur-Mer (Omaha Beach) présente un symbole identique mais avec un fusil américain Garand :

Crédit: oo_x sur Flickr (licence Créative Commons)
Le panneau explicatif porte en filigrane la photo originelle prise à la Pointe du Hoc.
Voir aussi :
www.flickr.com/photos/aukeandjudy/731533982/
www.flickr.com/photos/andypenn/1304798447/
www.flickr.com/photos/bruno68/937250133/
www.flickr.com/photos/rbjaneite/988167818/
www.flickr.com/photos/ebeany/1473885915/

Ce symbole a été repris dans de nombreux mémoriaux américains.
Voir par exemple la sculpture Final Tribute de Matt Kirby au National D-Day Memorial Foundation (Beford, Viginia) :

Crédit: The National D-Day Memorial Foundation

Voir aussi:
Wooster Cemetery, Ohio
Inauguration d'un mémorial de Marines
Tazewell, Claiborne County, Tennessee
Korean War Memorial
Vietnam Veteran's Memorial, Hamden, Connecticut et aussi ici
Nombreux fusils surmontés de casques en mémoire d'une bataille au Vietnam
Flat Top Community Park in West Richland, Washington
Freedom Hill in Michigan
Salinas, Puerto Rico
Milford Memorial, Delaware dédié aux soldats morts en Irak et en Afghanistan

Un autre mémorial qui mentionne toutes les guerres où les États-Unis furent engagés :
Crédit: Courtesy from Danzeye (© Tous droits réservés)

L'un des reliefs en bronze du World War II Memorial à Washington reprend le motif associé à l'enterrement des soldats morts dans une composition involontairement irrespectueuse :

Crédit: Courtesy from Tiphony on Flickr
Les panneaux en bronze sont décrits dans une vidéo (timeline 07:32 pour notre sujet).

Il existe également quelques figurations similaires adaptées par d'autres pays, comme par exemple le monument aux vétérans de Dunkerque au National Memorial Arboretum en Grande-Bretagne réalisé avec une arme et un casque anglais :

Crédit: the National Memorial Arboretum, Alrewas, Staffordshire
voir aussi ici et

Ce symbole est placé au centre de l'India Gate à New Dehli. Érigé en 1971 sous le nom de Amar Jawan Jyoti (la flamme du guerrier immortel), il commémore les morts indiens lors de la Première Guerre Mondiale :
Crédit: Courtesy from Vijay Pandey on Flickr (© Tous droits réservés)

Le motif figure aussi sur la porte d'entrée d'un cimetière et mémorial du LTTE (Mouvement des Tigres de Libération de l'Eelam Tamoul) à Jaffna, Sri Lanka, représentant probablement des fusils FAL (belgo-britannique) :

Crédit: Courtesy from Ananthan on Flickr (© Tous droits réservés)
Voir aussi ici

Un poster à Regent's Canal, London :

Crédit: emiania sur Flickr (licence Creative Commons)

Un autre poster à Shoreditch, London
Un dessin destiné à un poster

Un graffiti sur un mur à Berlin :

Credit: Courtesy from Eddie Malone on Flickr (© Tous droits réservés)

Une video

Le symbole est abondamment utilisé aux États-Unis dans les Veteran's days et les parades patriotiques ou de "soutien aux troupes" :

Crédit: Vince Brown (attila) sur Flickr (licence Creative Commons)
Remarquez l'apparition des bottes que l'on retrouve ensuite dans toutes les manifestations d'hommage et sur tous les monuments récents.
Voir aussi :
Un mémorial dans l'Ohio
Gravé sur le panneau d'un mémorial au Texas
Memorial day 2007, Oak Street Baptist Church, Graham, Texas
Damascus, Maryland Community Parade

Le mémorial OIF (Operation Iraqi Freedom) à Camp Grayling, Michigan :
Crédit: sheepdog237 sur Flickr (© Tous droits réservés)

Au National Museum of Health and Medicine, Washington DC :
Crédit: otisarchives4 sur Flickr (licence Creative Commons)
Courtesy National Museum of Health and Medicine, Armed Forces Institute of Pathology. Photograph by Kathleen Stocker.Il existe également sous forme de statuette-mémorial vendue sur Internet :

Crédit: www.bronze-statues.com
voir aussi ici et

Très kitsch :
Crédit: Courtesy from Empire Primitive sur Flickr (© Tous droits réservés)

Ou sous forme de décalcomanie également vendue sur Internet :

Crédit: www.military-patches.com

Il est utilisé comme logo avec la figuration de la plaque individuelle d'identification des soldats (dog tags) :

Crédit: www.ourfallensoldier.com

Sur un T-shirt :

Crédit: rotntees sur Cafepress

En tatouage :

Crédit: Courtesy from bkm0518 on Flickr (© Tous droits réservés)

On peut rapprocher également un motif semblable mais avec trois fusils, canons vers le haut, ce qui détourne évidemment le sens du symbole.
Il existe aussi des représentations qui s'en inspirent mais sans la symbolique associée, par exemple une mitrailleuse surmontée d'un casque à Birmingham; l'arme exhibée est visiblement ancienne mais en parfait état, pointée vers la ville, munitions engagées, et n'attend que son servant... Il semble difficile de considérer que cette figuration procède de la même intention allégorique (merci à François Robinard pour cette remarque).

Et enfin le plus curieux, une sculpture représentant plusieurs fusils canons vers le haut (probablement des M-16) surmontés d'un casque et d'un chérubin, œuvre exposée au National Art Museum of China (Namoc) à Pékin :

Crédit: blake_lennon sur Flickr (licence Creative Commons)
voir aussi ici et

Le motif est devenu une sorte de souvenir codifié et ritualisé dans l'armée américaine sous le nom de Fallen Soldier Battle Cross ou parfois Fallen Soldier Display, Soldier's Cross ou Battlefield Cross :

Memorial Service honors Oregon National Guard Soldier Staff Sgt. Nathaniel Brad Lindsey
Crédit: Oregon Military Department
Voir aussi:
Une cérémonie en IrakUn autreici
Une autre statue où un soldat agenouillé devant la Soldier's Cross pleure et est réconforté par une petite fille.

Il existe une véritable codification et explication "officielle" du symbole mentionnée dans le US Army Field Manual :

"The helmet and identification tags signify the fallen soldier. The inverted rifle with bayonet signals a time for prayer, a break in the action to pay tribute to our comrade. The combat boots represent the final march of the last battle. The beret (in the case of soldiers from airborne units) reminds us that the soldier has taken part in his final jump."

Ce Soldier's Guide est disponible ici.

Lire également :
Battlefield Cross also called the Soldier's Cross
Symbol of sacrifice - From tattoos to statues, ‘battlefield cross’ is this war’s iconic image of loss

Même si la pratique est assez ancienne, la photo prise à la Pointe du Hoc semble bien à l'origine de ce véritable symbole mémoriel américain. La fortune de ce motif tient évidemment à la fois au lieu, Omaha, maintes fois glorifié et "point focal" dans la mémoire américaine de la Seconde Guerre Mondiale (la "bonne guerre"), mais aussi à sa simplicité et à sa puissance évocatrice.
Le symbole a néanmoins beaucoup évolué. L'arme fichée en terre et surmontée du casque marquait effectivement une tombe provisoire ou tout au moins le lieu où un soldat était tombé. Mais sur la photo de 1944, dans le champ de bataille où la composition figurait, elle renvoyait aussi à une image d'apaisement après la fureur, l'arme rendue inoffensive, enterrée comme une hache de guerre indienne en temps de paix, contrastant avec les munitions du premier plan. Cette lecture pacifique du motif a totalement disparue avec son évolution vers un symbole uniquement commémoratif. La force évocatrice du sujet, l'émergence de la paix nécessaire après la folie de la guerre, est évacuée et remplacée par ce que l'on doit bien appeler un culte militaire.
Le champ de bataille et les munitions de premier plan n'existent plus dans les représentations issues de la photographie prise à Omaha. Le fusil est devenu américain alors qu'il s'agissait d'un fusil-mitrailleur anglais sur la photo en question. L'arme collective s'est transformée en arme individuelle. L'image s'est épurée et codifiée en devenant un symbole multiple :
- mémoriel dans plusieurs monuments commémoratifs, bien sûr décliné selon les multiples guerres de l'histoire américaine moderne (Corée, Vietnam, Irak, Afghanistan),
- individualisé avec l'apparition des bottes au pied du fusil et de la plaque d'identification du soldat (dog tag); ces figurations où le soldat mort est réduit, voire identifié à sa seule arme personnelle sont quelquefois assez étranges et, osons le dire, laissent mal à l'aise en suggérant un homuncule disproportionné, un ectoplasme martial du soldat disparu,
- artistique ou commercial, sous la forme de pochoirs, posters, graffitis, sculptures, T-shirts, tatouages, ..., pas toujours du meilleur goût.
L'affiche française de Redacted est donc une version moderne, réalisée avec des équipements actuels, d'une image emblématique d'un fait d'arme devenu symbolique dans l'historiographie militaire américaine. Le sujet du film par contre l'a vidé de sa substance héroïque, elle devient elle-même une image revue et corrigée - redacted.