Images de guerre, images de morts
Par Patrick Peccatte le jeudi 14 février 2008, 09:34 - histoire - Lien permanent
Le projet PhotosNormandie que j'ai brièvement décrit dans un précédent billet a maintenant un peu plus d'un an, et nous commençons à bien connaitre les 2763 photos qui constituent cette collection en cours de redocumentarisation. Au delà de l'amélioration des légendes individuelles de chaque photo, il est intéressant d'examiner, comme pour tout travail documentaire, la collection dans son ensemble. Nous pensons que ces photos mériteraient ainsi d'être analysées globalement pour:
- les mettre en relation entre elles ainsi qu'avec d'autres sources d'images; nous avons commencé à effectuer ce travail de construction de liens avec des photos de Robert Capa ou de brèves séquences de films (dont un film de George Stevens)
- connaitre la répartition géographique des lieux figurés en corrélation avec la progression des différentes unités, combattantes ou non, de façon à constituer une sorte de "géolocalisation" historique
- proposer une typologie des sujets frappés par la censure explicite sur un certain nombre de photos
- repérer les mises en scènes manifestes
- expliciter la place des femmes, des soldats noirs, des très jeunes soldats allemands, des civils, etc., qui figurent sur les photos
Il ne s'agit là que de quelques exemples d'un travail sur la globalité du
corpus qui reste à effectuer et permettrait de déterminer les thématiques
présentes, et par là, les critères, objectifs ou non, qui ont gouverné le choix
de ces photos.
Nous proposons dans ce qui suit une première approche de l'ensemble de cette
collection en examinant les "figurations de morts". Nous avons en effet
remarqué, au cours des discussions sur l'amélioration des légendes, que les
morts étaient représentés (ou non représentés...) très différemment selon
qu'ils étaient américains, anglais (ou originaires du Commonwealth), allemands
ou civils. L'article ci-dessous n'a d'autre ambition que de résumer et
illustrer ces simples observations; il va de soi que ces remarques ne
concernent que le corpus de photos en question et ne sauraient être étendues
sans précautions à l'ensemble de la couverture photographique de la Seconde
Guerre Mondiale, ou, a fortiori, à des images d'autres guerres.
Américains
Il existe plusieurs photos de morts américains dans la collection
PhotosNormandie, mais aucune qui permette la reconnaissance des cadavres. En
effet, « il existe depuis longtemps aux États-Unis un interdit de la
représentation des cadavres américains. » (cf. référence 1 page 5).
En voici quelques exemples:

Le 17 juin, l'aumônier américain Francis L. Sampson bénit les corps des paras tués dans le secteur de Carentan.
Les corps ont été enveloppés, au moins un dans un parachute.
Référence : page 50 du livre First US Army, Heimdal, 2004 avec une seconde photo
En arrière plan des prisonniers allemands encadrés par des GI's sont alignées devant des tombes qu'ils viennent très certainement de creuser. Un autre prêtre récite une prière, ce qui laisse supposer que les corps ont été bénis par les représentants de plusieurs religions.
Nous ignorons pourquoi la censure a effacé deux cadavres, à cette époque l'opinion américaine acceptait les photos d'un cadavre américain pourvu qu'on ne lui voit pas la face. Était-ce le cas ?
Quelques photos représentent des morts américains en plan resserré mais toujours sans que les visages soient visibles:

Deux soldats américains tués au carrefour de Fromentel
Deux soldats de la Third Armored Divison qui comme 90 autres GI’s laisseront leur vie au cours des engagements de leur unité entre le 14 et le 19 août 1944 à Rânes et pour le contrôle du carrefour de Fromentel. Notez la disposition atypique de la pelle règlementaire et la modification des guêtres du soldat de gauche.
La photo suivante a été publiée aux USA et a choqué l'opinion, peut-être autant d'ailleurs à cause de la désinvolture du groupe de GI's visible à droite que par le cadavre du premier plan:

Au pied d'une "rampe" en bois git le corps d'un GI qui n'a pas encore été ramassé, à côté de deux fusils M1-Garand jetés pêle-mêle.
Sur la plage Dog White (Vierville sur Mer), le 7 juin.
Ces obstacles étaient souvent minés avec des Tellerminen antichar, mais l'alternance des marées a empêché beaucoup d'entre elles de fonctionner.
Pour aller plus loin , cliquer ici
C'est, parait-il, à la vue de cette photo largement diffusée aux USA que les américains se sont émus et qu'une loi fut promulguée interdisant la publication de photos de cadavres dans les médias.
La photo qui suit, souvent reproduite avec un cadrage qui supprime le caméraman censuré à droite, prend un autre sens pensons-nous à la lecture de sa légende. Une analyse rapide conduit en effet à estimer que nous avons affaire à une mise en scène, photographiée et filmée, et que la censure a gommé le caméraman de façon à accentuer l'effet émotionnel du recueillement manifesté par ce couple de vieux Normands. Il n'est est rien. Nous savons que leur recueillement est spontané et profondément sincère malgré la présence des captations photographiques et cinématographiques:

Cette photo est abondamment utilisée, pour exemple voir ici :
Grâce à l'arrière petit fils de ce couple, nous pouvons apporter des éléments inédits.
M. Adjutor Lecanu et son épouse Marie se recueillent sur la dépouille d'un soldat américain.
M. Lecanu tient un bouquet de fleurs à la main gauche et il se signe.
La scène se passe sur la route d'Isigny à Saint-Hilaire-Petitville, commune limitrophe de l'est de Carentan durant les combats soit entre le 9 et le 13 juin.
M. Lecanu était boucher-maquignon à Carentan.
Selon leur arrière petit fils : "ce n'est pas une mise en scène, ils se sont recueillis de façon spontanée. Mon arrière grand-père était un ancien combattant de la grande guerre, je pense que c'est un hommage aux combattants car il a été très éprouvé par sa propre expérience."
La censure en recadrant la photo (effaçant le caméraman debout à droite avec sa caméra à la main) a voulu renforcer l'aspect émotionnel et effacer l'impression de mise en scène ou même de propagande.
Examen du corps du soldat:
- il repose sur le ventre face contre terre, porte son pantalon moutarde et par dessus son pantalon HBT imprégné anti vésicant, et un blouson M-41 mais pas de leggings.
- à quelques pas de là son ceinturon M-1936
- un tag (une étiquette) peut être médical est attaché à sa chaussure droite.
- le corps est recouvert du " cover, protective, individual " voir la photo p012376.
Les troupes qui ont combattu à Carentan sont la 101st US AB et la 2nd US AD. Vu ces chaussures : ce n'est pas un parachutiste, possible que cet homme soit de la 2nd AD, peut être même du 3/41st AIR (Armored Inf. Regt).
Cette scène a été filmée, nous recherchons le film.
Allemands
Il existe également plusieurs photos de morts allemands dans le corpus
PhotosNormandie, mais l'interdit qui concerne les représentations de cadavres
américains n'existe pas pour eux. Il s'agit bien, pour les photographes
militaires américains, de représenter l'ennemi, l'autre, l'"alien".
Les cadavres sont alors réifiés, les corps sont souvent photographiés de
face, quelquefois reconnaissables, et parfois aussi dans des situations
irrespectueuses et qui ne font pas honneur aux civils ou GI's qui les
entourent.

Des parachutistes allemands (Fallschirmjägern) entassés morts dans la benne d'un camion.
Ils portent des tenues camouflées.
Voir la p012374 déchargement des corps par trois civils français.
A droite le cadavre d'un capitaine (Hauptmann) voir ici les pattes de col.
A gauche un para portant le grade de Flieger, voir ici :
On peut indiquer que le Fallshirmjager Regiment 6 du Major Friedrich August Freiheer von der Heydte reçoit le 6 juin vers 06H00 du LXXXIV AK l'ordre suivant :
" Le FJR. 6 va immédiatement nettoyer le secteur de Carentan puis attaquera les parachutistes adverses entre cette ville et Sainte-Mère-Église. Les troupes allemandes qui combattront dans le secteur du régiment lui seront rattachées "
Le régiment perd deux Hauptmann le 8 juin 1944 : le Hauptmann Bucher de la 3.Kompanie du I./ FJR 2 et le Hauptmann Hermann 5.Kompanie du II./ FJR 6.
Les pénibles corvées de ramassage et enterrement des morts allemands étaient souvent effectuées par des prisonniers sous la garde de soldats noirs:

Encadrés par des soldats noirs américains, des prisonniers allemands déchargent des cadavres depuis un GMC sur le plateau entre E1 et E3
aménagement du cimetière à Colleville-sur-Mer
Certaines photos pourtant dures nous touchent aussi par le mélange d'indécence et d'égard, comme celui semble-t-il manifesté par ce capitaine au regard interrogatif qui a ôté son casque:

Le 27 juin 1944, le capitaine Earl J. Topley de Saint Paul (Minnesota), regarde le cadavre d'un soldat allemand en position assisse sur des marches devant un portail, celui-ci a été tué après qu'il ait abattu trois de ses GI's.
Référence livre : First US Army Album Mémorial, Heimdal, 2004.
Séquence filmée ici, timeline : 01 :00
La scène suivante où le corps mutilé du soldat allemand, dans une posture saugrenue, est observé par deux GI's, est assez représentative de la différence de traitement dans la représentation des victimes; elle est tout simplement inimaginable avec un corps de soldat allié.

Photo prise près de Roncey, le 1 août après la reddition des Allemands encerclés dans la poche.
Des hommes de la 3rd Armored Division devant un Panzer; le cadavre d'un des hommes d'équipage s'est retrouvé suspendu sur le canon.
Le GI de droite porte le patch de la 3RD AD US et l'insigne peinte sur le côté gauche de son casque.
Le Panzer est un canon automoteur : Sturmgechütz III G " détruit alors qu'il tentait de sortir de la poche.
Le Stug a vu ses munitions exploser, le flanc gauche est ouvert, le blindage repose sur le sol derrière l'arbre. Le membre de l'équipage est peut être le radio qui a été projeté hors du blindé les deux jambes sectionnées.
En arrière plan une jeep.
A lire livre : La guerre des GI's de Georges Bernage et Georges Cadel paru chez Heimdal, 1994.
Cette photo est brutale de réalisme; il ne manque que le pot de cidre entre les civils et les militaires américains, qui sont tout sourire et sans un regard pour le cadavre à leur pied:

Des civils sympathisent avec des troupes américaines, un cadavre de soldat allemand à leurs pieds.
A gauche se tient un capitaine médecin d'une ESB d'Omaha (5th ou 6th) identifié par son casque et son brassard à Croix Rouge.
La photo aurait été prise à Trévières (sous réserve) par un photographe de la 162nd ou 165th Signal Photo Company.
Autre image brutale - déchargement de cadavres à la manière d'animaux à l'équarrissage...

Trois civils requis déchargent d'un camion récupéré (camouflage allemand, voir les ridelles) des cadavres de soldats allemands (semelles cloutées).
Photo impressionnante de réalisme, voire de cruauté qui montre bien le ressentiment des Normands envers le " boche ".
Le long de la haie se tiennent trois GI's casqués.
De nombreux corps sont déjà au sol alignés le long d'une haie, des effets dispersés jonchent le sol, les corps ne sont pas recouverts (contrairement à ceux des américains de la p012372).
Voir la p012371 où on voit les cadavres dans le camion avant qu'ils soient jetés au sol à l'aide d'une corde.
Voir la p012372 même lieu avec des cadavres de soldats américains, Il semble bien que dans la même prairie les corps des deux camps aient été réunis afin de procéder à l'identification puis à l'inhumation.
Il y avait deux cimetières provisoires à Sainte-Mère-Eglise : un à l'emplacement actuel du terrain de sport (celui de la photo), le second route de Chef du Pont. Photo prise le 12 juin 1944, selon First US Army, Heimdal, 2004.
Nous avons pensé que le soldat embourbé de la photo qui suit était mort avant de découvrir une brève séquence de film où il est manifestement vivant. Il est possible que notre première impression ait été influencée inconsciemment par l'histoire tragique d'Omayra Sánchez, cette petit fille colombienne dont l'agonie avait été filmée en 1985 suscitant de nombreux débats sur les médias.

Un soldat allemand tente de se dégager après avoir été enseveli par un bombardement.
Il est vivant, on peut le voir dans un film remuant faiblement la main droite , voir la séquence ici : en 22:15
Des scènes comme celles ci sont courantes après les bombardements alliés.
Quinéville était défendue par un groupement tactique improvisé: le Kampfgruppe Müller dont la composition était la suivante :
- III Abt. du Grenadier-Regiment 922 de la 243 ID
- I Abt. du Grenadier-Regiment 920 de la 243 ID
- III Abt, du (Fest.) Grenadier-Regiment 739 de la 709 ID
- Pionier-Bataillon 243 de la 243 ID
- Schweren Artllerie-Abteilung 456 et 457 du Artillerie Regiment 621 (mot.) Seidel. (avec 8 pièces de 122 mm et 16 pièces de 152 mm soviétiques)
- éléments du Flak Regiment 30
- les batteries de Nebelwerfer du Stellung Werfer Regiment 101 du Major Rasner.
Ce sont les soldats du 39th Inf. Regt de la 9th US ID, commandée par le Major General Manton Sprague Eddy, qui libéra la ville le 14 juin 1944.
Anglais ou originaires du Commonwealth, victimes civiles
La collection PhotosNormandie ne comporte à notre connaissance aucune photo de morts anglais ou originaires du Commonwealth (Canada, etc.) ni de photos de victimes civiles.
Pourtant, « on déplora au total 20 000 morts parmi la population civile (dont 14 000 pour la seule Basse-Normandie), soit plus qu’il n’y eut de soldats britanniques ou canadiens (16 000 morts) tués pendant la bataille et autant que les pertes américaines (21 000 morts). » (cf. références 2 & 3).
Nous savons par ailleurs que les photographes du Signal Corps, qui ont réalisé les photos américaines présentées sur PhotosNormandie, travaillaient la plupart du temps avec des cinéastes; et nous connaissons des films tournés par ces cinéastes qui montrent le ramassage des victimes civiles. Il existe aussi quelques rares photos de morts civils prises par les photographes militaires américains. Nous en avons ainsi repéré une, prise à Saint-Sauveur-le-Vicomte (Manche), où un parachutiste de la 82nd US Airborne extrait une petite fille morte de ruines. Cette photo ne fait pas partie de PhotosNormandie, ce qui ne peut guère s'expliquer que par une omission délibérée lors du choix des photos par le Conseil Régional de Basse-Normandie à l'origine du projet. Il existe par contre dans PhotosNormandie quelques photos de civils blessés, en général légèrement, ce qui tendrait à montrer là encore une manière d'auto-censure dans le choix effectué.
Les morts civils ne sont pas sur les photos mais dans les légendes.
Les victimes civiles apparaissent en effet de manière indirecte dans les légendes de certaines photos, comme dans les deux exemples que nous présentons ci-dessous:

Fraternisation d'une civile parmi un groupe d'américains de la 79th ID sur le seuil d'une maison.
Photo prise le 26 juin 1944 par Weintraub.
La légende américaine de la photo précise que la famille de la jeune femme a été tuée par les Allemands.

Charlotte Coustenoble, réfugiée de Rots dont le père a été tué quand les Canadiens ont pris la ville, distrait les troupes avec son violon.
Animaux
Les animaux morts, victimes de la guerre, sont également représentés dans PhotosNormandie.
Pour la dernière photo présentée ici, elle aussi très crue, la légende d'origine qui figure sur le site Archives Normandie 1939-1945 mérite d'être mentionnée:
« Bataille de Normandie : été 1944 : A l'angle d'une rue, des civils récupèrent ce qu'ils peuvent d'une cargaison répandue sur les pavés, à proximité d'un tombereau. ».
Je ne sais comment interpréter cette légende manifestement fausse: volonté de ne pas choquer peut-être.

Des civils, probablement affamés, dépècent en pleine rue une carcasse de cheval mort.
Voir aussi photo p013091
La très grande majorité des photos de PhotosNormandie sont d'origine américaines (2546 sur 2763 photos). De nombreux aspects de la Bataille de Normandie sont représentés, y compris dans ce que la guerre comporte de représentations obligées des opérations de terrain, des chefs politiques et militaires, des déploiements d'unités et matériels de toutes sortes, mais aussi de souffrances, de destructions, d'exodes, etc. Si l'on s'en tient à la figuration des morts par contre, on observe un déséquilibre total qui renvoie des corps anonymes américains à des corps allemands quasiment animalisés et chosifiés. A cela s'ajoute le fait que nombre de morts "indécents" n'ont pas été photographiés, que ce soit à cause de leur caractère horrible (cas de l'écrasement de la poche de Falaise-Chambois) ou en raison du secret qui entourait alors certains événements qui n'ont d'ailleurs peut-être pas été filmés ou photographiés; on peut citer, concernant ce dernier cas de "silence photographique", les pertes liées aux tirs amis (friendly fires), en particulier en juillet 1944 près de Saint-Lô lors de l'opération Cobra, ou encore les premiers essais de napalm qui eurent lieu à cette époque à l'île de Cézembre en baie de Saint-Malo et à côté de Coutances.
Il reste néanmoins, malgré ces observations et le caractère évidemment limité de la collection PhotosNormandie, que celle-ci nous semble remarquable et digne d'intérêt tant sur le plan historique que photographique; en cela, les photographes militaires de l'époque étaient certes des témoins subjectifs, mais peut-être guère plus que les modernes "embedded journalists" qui couvrent les guerres modernes. Leur témoignage est simplement humain.
J'ai hésité longtemps à rédiger ce billet dont le sujet pourra étonner.
Si je reviens sur la collection PhotosNormandie à l'avenir, j'essaierai d'être plus "léger", promis...
Crédit des photos
"Conseil Régional de Basse-Normandie / National Archives USA" et "Conseil Régional de Basse-Normandie / Archives Nationales du CANADA"
Lire les conditions d'utilisation sur le site Archives Normandie 1939-1945.
Je remercie tous les participants du projet PhotosNormandie pour la qualité de leurs recherches et de leurs interventions.
Références et notes
-
Les mythes et les réalités du "zéro mort" : comparaison franco-américaine
(format Word) par Pascale Combelles-Siegel et François Géré, décembre 2001,
Ministère de la défense / Délégation aux affaires stratégiques.
Il convient de préciser qu'il existe des photos de soldats américains dont le visage est reconnaissable ou en tout cas visible. Mais ces photos ne furent jamais publiées à notre connaissance. On a ainsi retrouvé tout récemment la photo du correspondant de guerre Ernie Pyle peu de temps après sa mort sur l'île de Shima le 18 avril 1945; son visage est visible. - Les victime civiles sur le site NormandieMemoire
- Mémorial 1944 des Victimes Civiles - Centre de Recherche d'Histoire Quantitative (C.R.H.Q.) - Université de Caen
- La fonction émotive de l’image : Faut-il tout montrer ? par Cédric Baxa et Annick Lefevre, s.l., s.d.
- La Fabrique des images contemporaines, sous la direction de Christian Delage, textes de Christian Delage, Vincent Guigueno et André Gunthert, Editions du Cercle d'art, 2007. En particulier "Le débarquement de 1944 par Capa (1944), Darryl Zanuck (1962) et Steven Spielberg (1998)"
Commentaires
Bonjour,
En fait la non représentation de cadavres alliés autres qu'américains et de civils entre dans une logique voulue par ceux qui ont choisi ces photos. Des morts civils figurent dans le livre " La bataille de Caen" et on constate que dans ce livre - et dans de nombreux autres - des morts britanniques, canadiens (et aussi de longues colonnes de prisonniers dont des américains) y figurent également.
De cela on peut déduire que ce choix du Conseil Régional de Basse-Normandie sous-entend un choix "politiquement correct" (voire manichéen) de la bataille. La place donnée d'ailleurs aux combattants américains par rapport aux autres alliés me paraît totalement disproportionnée et les seules photos en provenance de l'ennemi sont des photos d'amateurs les représentant dans des situations non combattantes récupérées sur les prisonniers (et peut-être même les cadavres). Cette collection n'aura de véritable intérêt GENERAL que si elle entre dans une (beaucoup) plus vaste représentant tous les aspects de ce choc de 2 idéologies qui a bâti le Monde moderne (en attendant un autre).
Gardons nous aussi, dans nos légendes, de pousser trop loin le manichéisme qui fait ranger d'un côté les bons et d'un autre les méchants. Il est bien évident que si le nazisme est l'expression du Mal Absolu au sens biblique du terme, il ne faut pas oublier que tous les soldats allemands n'étaient pas des nazis. Mettre dans une légende que le fait de vider un camion de son contenu "humain" comme de vulgaires bestiaux ne veut pas forcément dire que tous les civils avaient la haine du "boche". Je reviens, le week-end dernier d'une invitation à la maison de retraite de Villers-Bocage et là, j'ai entendu des témoignages de fraternité avec l'Occupant aussi émouvants que ceux avec le "brutal envahisseur" (ce n'est pas moi qui utilise ce mot mais une brave dame qui avait 14 ans dans la région de Falaise en 1944). Je crois que le devoir d'un historien (ou de quelqu'un qui veut en faire l'approche) est de dépasser ses propres sentiments pour transmettre aux générations à venir, et même si parfois cela nous dérange, que le peuple allemand n'était pas composé que de brutes épaisses, que les français de résistants (ou de collabos), et les alliés de "croisés" combattant, sans esprit de pillage, pour une juste cause ou alors on remplace une haine par une autre suivant et le cercle infernal continuera (n'est-ce pas Monsieur le Président ?)
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